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AFRIQUE : Croissance et innovation : Maurice mauvais élève en Afrique

« Dans l’Afrique continentale, la diaspora rentre au bercail avec les fonds et le savoirfaire pour faire progresser le pays ; à Maurice, nous sommes encore au stade où nos talents s’en vont. » Par Laëtitia Melidor

La récente mission du FMI à Maurice et l’analyse de Moody’s sont d’importantes piqûres de rappel des faiblesses économiques du pays, avec un taux d’inflation sur l’année prévu à 11,5 % et une dette publique de 100 %. Si le FMI met en exergue le manque de diversité et le besoin de réformer l’économie à travers la digitalisation, plusieurs pays d’Afrique continentale font preuve d’innovation et affichent des performances positives, avec une expansion de l’industrie et des services, sans oublier l’innovation technologique. Dans cette mouvance africaine pour la résilience et la croissance, l’on s’interroge sur le rôle que peut jouer Maurice.

« Au-delà de la pandémie, le potentiel de la région reste intact… l’évolution économique et sociale rapide de l’Afrique donnera au continent un rôle plus important dans l’économie globale… » C’est ce qui découle de l’analyse du World Economic Forum de janvier 2022. Si l’impact de la guerre en Ukraine est ressenti en Afrique, le potentiel de développement soutenu par les innovations technologiques, la mouvance vers l’énergie verte, l’attractivité des pays d’Afrique pour les investissements étrangers et l’effort de stabiliser et d’accroître le commerce intra-africain, sont autant de leviers activés dans cette mouvance africaine vers la croissance.

À titre d’exemple, selon Quartz Africa, l’Afrique représente désormais 70 % de la valeur mondiale de l’argent mobile, qui s’élève à USD 1 trillion. La valeur des transactions financières mobiles en Afrique a augmenté de 39 %, passant de USD 495 milliards en 2020 à USD 701,4 milliards en 2022 ; et le volume des transactions a aussi augmenté de 23 % pour atteindre 36,7 milliards en 2021, contre 27,5 milliards en 2020. Autre symbole de dynamisme, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) a lancé, le 15 mai, le tout premier outil qui mesure la facilité ou difficulté de faire des affaires entre pays africains. Cet outil sera utilisé pour identifier les principaux défis auxquels le secteur privé des pays signataires de l’accord de libre-échange intra-africain, l’AfCFTA, est confronté dans ses activités transfrontalières.

Dans le contexte d’un continent africain en pleine ébullition, voyons-nous vraiment la diversification à Maurice ? « Il faut savoir que depuis 2015, beaucoup d’argent sous forme d’investissements est dirigé vers le continent africain, dont les start-up africaines, qui font d’excellentes performances. L’investissement vers l’Afrique ne provient pas uniquement de l’Ouest – Europe ou États-Unis – mais de nouveaux investisseurs – Singapour, Malaisie, Japon, Corée du Sud, Chine –se font une place, bien entendu. La force du continent africain reste sa jeunesse passionnée, énergétique et pleine d’idées innovantes. À Maurice, pour commencer, nous avons le problème de vieillissement de la population », dit l’économiste Kevin Teeroovengadum. Selon lui, on ressent cet essoufflement de manière générale avec des élus publics et des dirigeants du privé âgés de plus de 50 ans. « Dans l’Afrique continentale, la diaspora rentre au bercail avec les fonds et le savoirfaire pour faire progresser le pays ; à Maurice, nous sommes encore au stade où nos talents s’en vont. »

En effet, en 2021, les start-up africaines ont pu lever des fonds de USD 4,4 milliards ; et de janvier 2022 à ce jour, elles en sont à USD 2 milliards. Selon l’UNCTAD, le flux d’investissements directs étrangers vers l’Afrique connaît une augmentation, le total pour la région ayant plus que doublé, gonflé par une seule transaction financière intra-entreprise en Afrique du Sud au second semestre 2021. Plusieurs pays montrent l’exemple, le marché du transfert d’argent en Somalie est l’un des plus développés au monde, caractérisé par une importante diaspora qui envoit des milliards de dollars chez elle en transferts de fonds chaque année et une population locale qui préfère l’argent mobile à l’argent liquide.

Les dernières données de la Banque mondiale en 2017 suggèrent que 73 % de la population âgée de plus de 16 ans utilisent des services bancaires mobiles, ce qui fait de la Somalie l’un des marchés les plus dynamiques d’Afrique et du monde, selon Quartz Africa. Dans le même élan, le Nigeria libéralise de plus en plus ses services financiers, qui ne dépendent plus totalement des banques. La dernière étape de cette évolution est l’octroi de licences de payment service bank à MTN et Airtel, deux des plus grands fournisseurs de télécommunications du pays. La Namibie s’impose aussi comme hub de l’énergie verte en Afrique.

De plus, il ne faut pas oublier que l’Africa CEOs Survey édition 2020, réalisé par le cabinet Deloitte et l’Africa CEO Forum indique que la Côte d’Ivoire est, selon la majorité des acteurs du secteur privé interrogés, le pays africain le plus attractif pour des investissements. Comme en 2019, ce pays occupe la tête du podium et devance le Kenya (2e), le Ghana (3e), le Sénégal (4e) et le Rwanda (5e). L’autre moitié du Top 10 est occupée par l’Éthiopie (6e), le Nigeria (7e), le Maroc (8e), la RDC (9e) et l’Afrique du Sud (10e).

Bien sûr, tout n’est pas rose. Affichant 4 % en 2021, le conflit russo-ukrainien et son impact sur la sécurité alimentaire, l’énergie et l’économie mondiale, affecte les estimations de croissance pour la région d’Afrique subsaharienne, le taux étant à présent estimé à 3,6 % pour 2022. Selon le rapport de la Banque mondiale, d’avril 2022, Africa Pulse, les différents pays d’Afrique se remettent de ces chocs économiques à des rythmes différents. Prenons quelques exemples.

L’économie nigériane a progressé de 4,6 % au quatrième trimestre 2021, soit un peu plus que les 4,1 % du trimestre précédent, et plus que la croissance prépandémique. Du côté de la demande, l’expansion économique a été soutenue par la consommation privée, associée à une politique monétaire et budgétaire accommodante. En revanche, le secteur industriel a ralenti le rythme de la reprise, lié aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement et à la baisse saisonnière de la production agricole, sans compter la faiblesse de la production pétrolière.

L’économie sud-africaine a progressé de 1,2 % au quatrième trimestre 2021, ne parvenant pas tout à fait à récupérer les pertes du trimestre précédent, en raison de l’épidémie du variant Delta et des troubles dans les provinces du Kwazulu-Natal et du Gauteng. L’investissement est resté en deçà de son niveau prépandémie en raison des coupures d’électricité, de l’incertitude politique sur les perspectives macroéconomiques et l’environnement des affaires ainsi que la faiblesse persistante des entreprises d’État. Du côté de la production, les services et l’agriculture ont soutenu la croissance au quatrième trimestre 2021. L’économie du Botswana a progressé de 12,1 %, dépassant les prévisions initiales de 8,5 %, stimulée par les bonnes performances des secteurs non miniers, en particulier les services publics. De même, le Kenya (6,7 %) et le Rwanda (10,9 %) ont obtenu des résultats exceptionnels, sortant de la récession et retrouvant leurs trajectoires prépandémiques de croissance. Le Rwanda est l’un des pays les plus performants de la région, avec une croissance robuste de 10,3 % au quatrième trimestre 2021, grâce à sa gestion efficace de la pandémie de Covid-19, qui s’est traduite par une forte expansion des secteurs de l’industrie et des services.

Chez nous, le fort taux de vaccination, les mesures de soutien de l’État aux entreprises et aux ménages, la gestion du Covid-19 et les effets de l’ouverture des frontières sur nos secteurs pourvoyeurs de devises étrangères sont des points positifs. Or, comme le démontre la dernière mission du FMI à Maurice, nous manquons d’idées et d’actions innovantes pour nous guider sur le chemin de sortie de crise. « La diversification de l’économie restera essentielle pour soutenir l’aspiration de Maurice à devenir un pays à revenu élevé. Pour y parvenir, les autorités doivent envisager des options politiques pour réduire la pénurie de travailleurs qualifiés. Une plus grande numérisation devrait permettre de promouvoir davantage la diversification et de remonter la chaîne de valeur. La lutte contre le changement climatique est une autre priorité pour aider l’économie à renforcer sa résilience face aux chocs. La diversification et l’amélioration de la résilience de l’économie doivent être soutenues par un programme complet de réformes… »

Quid de notre intégration dans la mouvance africaine dans tout ça ? « Nous nous reposons sur nos lauriers depuis des années en nous vantant d’être premier en Afrique pour X ou Y indice, alors qu’il nous manque une véritable politique d’ensemble et visionnaire sur l’Afrique et notre évolution économique en général. Nos chantiers économiques piétinent depuis des années. Pourtant avec l’AfCFTA, Maurice pourrait se positionner, car nous gardons un peu d’avance pour l’instant dans certains secteurs, mais nous ne savons pas saisir les opportunités quand elles se présentent. Maurice jouait auparavant un rôle avant-gardiste dans les négociations régionales, mais tel n’est plus le cas » déclare l’ancien secrétaire aux Affaires étrangères, Vijay Makhan.

Il est, selon lui, impératif que nous accordions à cet accord de libre-échange intraafricain la même attention que nous accordons aux accords bilatéraux avec la Chine ou l’Inde. « Les pays d’Afrique affichent une meilleure performance que nous dans plusieurs domaines ; nous gardons une bonne position pour les services financiers, mais les indicateurs économiques de bon nombre de pays d’Afrique, à l’instar du Rwanda, affichent meilleure mine que nous. Il nous manque une bonne planification sur les cinq ou dix prochaines années. »

En ce qui concerne les services financiers justement, selon le dernier Global Financial Centres Index, les centres financiers de Casablanca, Cape Town et Johannesburg nous devancent. Les opportunités, elles, sont là. AfCFTA, est un accord pour une zone de libre-échange couvrant tout le continent noir, qui représente plus d’un milliard d’habitants et plus de deux trillions de dollars de PIB. Si nous voulons compter sur nos exportations pour attirer des devises dans le pays et lutter contre l’inflation, il nous faut donc tirer profit de toutes les opportunités, incluant l’Afrique, pour booster nos exportations sur ses marchés. Finalement, à quand le réveil ?

Auteur: MANZI
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