Un journal intime
Le chapitre d’ouverture fait également office de journal intime de son mandat de secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies en 2018-2020. Il relate les « manœuvres passives-agressives » de l’UE : marginaliser l’envoyé de l’Union africaine (UA), préparer les positions en amont, faire pression pour la voie ACP – qui se réfère à l’organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, qui a été établie pour coordonner la coopération entre ses membres, principalement l’Union européenne… Enfin il déplore une certaine ambivalence de la part de l’UA, en particulier des États d’Afrique du Nord qui ont cherché un effet de levier sur la migration.
Par ailleurs l’économiste bissau-guinéen insiste sur le fait que l’UA avait bien un plan et que celui-ci était matérialisé dans l’Agenda 2063. L’UA avait également un cadre continent-à-continent qui éviterait la « fragmentation et le traitement différencié » via la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Le propos n’est pas la récrimination mais la conception institutionnelle : sans une interface africaine unique, l’Europe exploitera toujours les failles, affirme l’auteur.
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Le point de bascule du livre est le chapitre au titre sans équivoque : « L’avantage comparatif est une vieille ruse dépassée ». L’auteur parcourt le modèle de Ricardo – chacun a des avantages personnels sur lesquels ils devraient se concentrer –, mais selon lui, la manœuvre a fait son temps. Si l’on applique cette doctrine, les pays peu industrialisés se verraient cantonnés dans des rôles de producteurs de matières premières, tout en considérant la libéralisation comme une fin en soi.
La question de la migration africaine
Sur une question voisine, la migration reçoit un traitement mesuré dans l’ouvrage de Carlos Lopes. Selon l’auteur, la panique européenne devrait retomber si on lui oppose des données imparables. Le sous-titre du chapitre le dit clairement : « d’ici à 2050, une personne sur quatre dans le monde sera africaine ». Pourtant aujourd’hui, la part de l’Afrique dans les migrations mondiales est modeste, et la plupart des mouvements restent intra-africains. Or, le vieillissement de l’Europe nécessiterait de voir en les flux migratoires un intérêt mutuel. Ce qui n’est évidemment pas le cas, comme le souligne l’économiste : la dérive politique sécuritaire en Europe prouve que la politique l’emporte sur l’économie.
L’ancien secrétaire exécutif des Nations unies pour l’Afrique (CEA), livre une analyse intéressante lorsqu’il passe de la critique au levier d’action. Les minéraux, l’infrastructure numérique, le marché de consommation africain et la Zlecaf déplacent tous le pouvoir de négociation. Il aimerait que l’Europe cesse de traiter l’Afrique comme un ensemble de projets mais commence à négocier des accords continentaux qui valorisent le continent.
A lire : [Afrique-Europe : le plan à 150 milliards d’euros de l’UE pour tenir sa place sur le continen->https://www.jeuneafrique.com/mag/1299013/economie-entreprises/
La prose est parfois didactique, et l’argumentation reprend un réquisitoire familier contre les politiques de l’aide. Mais la combinaison de mémoires, d’histoire et de savoir-faire en négociation en fait plus qu’une complainte. C’est un manuel. Le diagnostic de Carlos Lopes sur les jeux psychologiques qui soutiennent le statu quo est incisif, et il n’est pas timide quant aux responsabilités. « Un partenariat authentique doit transcender la manipulation » et « recalibrer les dynamiques de pouvoir », argumente-t-il. En d’autres termes, il souhaiterait que les Africains serrent les rangs et que les Européens acceptent une conversation entre adultes.
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