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KIGALI - BRUXELLES : JEAN-LOUP DENBLYDEN, LA MORT D’UN JUSTE

Cet homme discret, bienveillant et courageux, avait aidé à sauver des centaines de Tutsi à Kigali au début du génocide. Don’t des personnes que les militaires français de l’opération Amaryllis refusaient de secourir. Il avait également retrouvé les corps des deux gendarmes français tués à cette période dans des circonstances restées mystérieuses. L’ancien colonel belge est décédé mardi d’une longue maladie. Par Jean-François Dupaquier

Jean-Loup Denblyden en 2002 à Bruxelles © Pierre Galinier

« Jean-Loup s’est retiré du monde sans une plainte, le bras serré par la femme de sa vie, répétant comme une prière, « Tu nous as tant aimé », « Je t’ai tellement aimée »… Vie privée et vie sociale sont étrangement articulées. J’ai toujours pensé qu’on ne pouvait pas bien offrir au monde si on n’entreprenait pas en même temps le parcours initiatique de son propre rapport à soi-même, le Monsieur Vertigo de Paul Auster… Jean Loup avait chevillé au corps les deux virtu, la privée et la publique telles les deux faces d’une même personne », soupire l’un de ses meilleurs amis, l’avocat Bernard Maingain.

Il ajoute : « Mais cette forteresse de vie qu’il avait bâtie, il la devait à son parcours exceptionnel dont il ne tirait aucune gloire quelconque alors qu’il avait tous les titres pour le revendiquer. Jean Loup avait reçu de son père un amour immodéré de l’Afrique, me rappelant qu’il arpentait jeune avec son frère la route entre Rubavu et Kibuye, cette route que son cher papa avait tracée avec son monde d’ingénieur et c’est déjà à ce moment qu’il s’était découvert si proche de la condition de l’Afrique. Il fut aussi un ingénieur surprenant travaillant à la fois dans la lutte anti-incendie à Bruxelles et plus tard atterrissant au CERN en Suisse où il mena une carrière exemplaire. »

« Il a été un héros, se singularisant de la lâcheté générale des Occidentaux »

Dafroza Gauthier, dont la famille rwandaise tutsi a été exterminée en 1994, co-fondatrice du Comité des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), n’a jamais caché son admiration pour Jean-Loup Denblyden : « Il a été un héros, se singularisant de la lâcheté générale des Occidentaux, cette communauté internationale qui nous avait abandonnés. Il était un Juste ! ».

Le colonel de réserve de l’armée belge avait été envoyé à Kigali au début du génocide. L’opération s’appelait Silverback (dos argenté), en référence aux gorilles des montagnes du Rwanda, dont l’espère en voie d’extinction fut sauvée à l’initiative de la primatologue américaine Dian Fossey (qui y perdit la vie).


De gauche à droite Jean-Loup Denblyden, Michaël Lijdsman – le libraire – et Jacques Morel en septembre 2022 à la librairie Ikirezi à Kigali. © Jacques Morel

Les Occidentaux avaient les moyens militaires de rétablir l’ordre et la paix au Rwanda

Après l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994 au soir donnant le signal de l’extermination des Tutsi, les forces génocidaires plongèrent délibérément le Rwanda dans le chaos. Plutôt que de rétablir l’ordre et la paix civile comme ils en avaient les moyens militaires sur place, les Occidentaux décidèrent d’évacuer leurs ressortissants et de fermer leurs ambassades. Paris lança l’opération « Amaryllis » (une fleur symbole de beauté captivante… !). À partir du 8 et jusqu’au 14 avril 1994, à Kigali sous la direction du colonel Henri Poncet, des militaires français prirent le contrôle de la plus grande partie de l’aéroport. Ils évacuèrent quelque 1 400 personnes, essentiellement des Français, d’autres Occidentaux et des notables hutu rwandais figurant sur une liste dressée par l’ambassade.

Les Etats-Unis se contentèrent de pré-positionner leurs militaires sur l’aéroport de Bujumbura (Burundi). Leurs nationaux devaient les rejoindre par la route.

Jean-Loup Denblyden, officier de Silverback

De son côté le détachement militaire Silverback était chargé d’évacuer environ un millier de personnes de nationalité belge (la plus importante communauté d’expatriés occidentaux).
Parmi les gradés belges du détachement figurait le colonel Jean-Loup Denblyden. Il avait fait ses études à la faculté polytechnique de l’Ecole Royale Militaire (ERM), d’où il était sorti sous-lieutenant en 1968. Durant sa carrière il fut principalement affecté au 2e Bataillon Commando de Flawinne. Plus tard, il quitta l’armée avec le grade de capitaine des para-commandos pour s’engager comme officier des pompiers à Bruxelles. Puis il fut recruté en Suisse par l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, le plus grand centre de physique des particules du monde, couramment désignée sous l’acronyme CERN.

La RTLM accusait les Belges de l’attentat contre l’avion du président rwandais

Jean-Loup Denblyden était responsable de la sécurité de ce site particulièrement sensible. Entretemps, il avait accédé au grade de major et ensuite de lieutenant-colonel de réserve des para-commandos, ce qui explique que l’état-major belge lui demanda, avec l’accord des autorités du CERN, de participer à Silverback,.

A Kigali la situation sécuritaire était particulièrement difficile pour les militaires belges. Dix d’entre eux avaient été assassinés le 7 avril au matin dans un scénario « à la somalienne » pour pousser au retrait de la force d’interposition onusienne de 2 500 Casques bleus.

La Radio des Mille Collines (RTLM) accusait les Belges de l’attentat contre l’avion du président rwandais. « Radio Machette » embraya sur un autre thème : les Belges étaient au service de « l’ennemi tutsi ». Last but not least, les militaires français ne firent rien pour aider leurs collègues belges, bien au contraire…

Un bon connaisseur du Rwanda, lui-même fils de militaire

Le colonel Denblyden connaissait bien le Rwanda. Son père, militaire, y était stationné à sa naissance en 1945. Dans les années 1960, Jean-Loup poursuivit ses études à l’Ecole royale militaire, section polytechnique. À la suite d’un appel lancé par l’administration de la Coopération Il s’était porté candidat à un poste d’enseignant pour le Zaïre, le Rwanda et le Burundi. Cette candidature avait été rejetée.

A Kigali en avril 1994 pour les opérations d’évacuation l’aéroport international était subdivisé en deux zones, la partie belge et la partie française. Jean-Loup Denblyden faisait fonction d’officier d’embarquement et d’officier de liaison auprès du détachement français. Il a vu les soldats français refouler des Tutsi vers la barrière tenue par les Forces armées rwandaises (FAR), fer de lance du génocide, à l’entrée de l’aéroport : « Il y avait un tri et les gens qui étaient écartés, étaient repoussés par des Français sur la barrière. Les Français disaient aux refoulés on ne vous prend pas, et les refoulaient vers une barrière qui se trouvait exactement à l’entrée du parking actuel […]. Les personnes refoulées venaient d’échapper aux massacres dans la ville de Kigali. Elles nous disaient leur peur de se rendre à cette barrière tenue par les FAR. Elles étaient dans une grande panique. C’est ainsi que nous avons décidé de les mettre dans la zone belge avant de les évacuer vers Nairobi », a raconté Jean-Loup Denblyden.

Les noms des Rwandais à évacuer étaient connus d’avance de l’ambassade de France

Il se souvient de la frustration d’un soldat français chargé de trier les Rwandais à l’entrée du périmètre tricolore. Ce militaire de l’opération Amarillys avait une liste en main, preuve selon Jean-Loup que les noms des Rwandais à évacuer étaient connus d’avance. « « Ça ne va pas », m’avait dit ce soldat français. Il était fâché de constater qu’il était obligé de refouler certaines personnes. Lui connaissait probablement ce qui se passait à cette barrière ».

Jean-Loup Denblyden a relaté cet épisode devant la Commission nationale indépendante chargée de rassembler les éléments de preuve montrant l’implication de l’État français dans la préparation et l’exécution du génocide perpétré au Rwanda en 1994, dite « Commission Mucyo » (du nom de son président Jean-de-Dieu Mucyo).

« Le colonel Maurin m’a demandé de ne pas me mêler de ça »

D’après lui, le soldat français était si scandalisé qu’il avait sollicité l’intervention de l’officier belge auprès de sa hiérarchie : « Je suis monté à l’étage [de l’aéroport] où se trouvait le colonel Poncet qui commandait l’opération Amaryllis, je lui ai fait part du problème. Il a haussé les épaules. Le colonel Maurin [adjoint de l’attaché militaire au Rwanda, chargé des relations avec l’état-major des FAR], qui était à ses côtés, m’a demandé de ne pas me mêler de ça. J’ai contacté tout de suite le général Roman [chef de Silverback] et l’officier d’opération […] je leur ai fait part du problème comme j’estimais devoir le faire. […] Un sous-officier français est intervenu en me disant que les Belges n’avaient rien à voir avec ça, que c’était le problème des Français. Nous étions au troisième jour d’Amaryllis [11 avril] ».

Selon Jean-Loup Denblyden, les Tutsi repoussés par les Français étaient vraisemblablement tués à cette barrière, ce que les militaires français ne pouvaient ignorer : « Des corps jonchaient le sol en contrebas, à droite de l’aéroport ».

« Dans son pays adoptif, Jean-Loup Denblyden était déjà, de son vivant, considéré comme un Juste »

Jean-Loup Denblyden estime entre deux cents et trois cents le nombre de rescapés qui ont eu la vie sauve grâce à l’opération « Silverback ». La journaliste belge Colette Braeckman raconte qu’il a notamment « poussé dans l’avion Jean Birara et son neveu. L’ancien gouverneur de la Banque nationale, un Hutu opposé aux extrémistes du régime, avait depuis longtemps averti Bruxelles de l’imminence du cataclysme. […] Dans son pays adoptif, Jean-Loup Denblyden était déjà, de son vivant, considéré comme un Juste. »

Jean Loup ne se vantait pas de son rôle durant « Silverback », se contentant de répondre précisément et posément à tous ceux qui l’interrogeaient. Il n’était pas attiré par les polémiques suscitées par le refus des militaires français de sauver des Tutsi. À d’autres de creuser la vérité de l’Histoire, d’évaluer les preuves écrites, les témoignages. De peser les chances d’une plainte pour complicité de génocide.

L’un des épisodes les plus cyniques et les plus abjects des aventures coloniales et néocoloniales de l’armée française.

L’opération Amaryllis ne méritait pas de porter le nom d’une fleur à la beauté captivante. Par respect pour la mémoire de notre ami, nous n’épiloguerons pas sur cet épisode, l’un des plus cyniques et des plus abjects dans l’histoire des aventures coloniales et néocoloniales de l’armée française.

De même, Jean-Loup se contentait de reprendre ce qu’il disait depuis trente ans de la récupération des corps des deux gendarmes français, les adjudants-chefs Alain Didot et Jean-Paul Maïer, et de Gilda Didot, épouse d’Alain. Il était intervenu avec le médecin-major Jean Thiry, du bataillon belge Kibat en « zone FPR » à la demande des militaires français. Les trois assassinats qui ont donné lieu à une série de faux documents de source officielle française, ce qui continue à poser question.

Le Rwanda, terre de racisme d’Etat devenue terreau d’uneintelligence politique et d’une capacité de résilience hors du commun

Jean-Loup était tombé amoureux du Rwanda, terre de racisme d’Etat devenue terreau d’une intelligence politique et d’une capacité de résilience hors du commun.

Jacques Morel, un de ses amis, a assisté à son remariage avec l’universitaire Chantal Umusoni en décembre 2008. « Ils ont deux fils Iwan et Jerry. Avant l’hospitalisation de Jean-Loup, Ils vivaient à Kigali dans une grande maison, offrant l’hospitalité sans compter », souligne Jacques Morel.

Chantal Umusoni est originaire de Butare. Son père a fait des études à Montréal et était chercheur à l’ISAR. Il est décédé en 1993. Il était l’oncle de Jean-Damascène Bizimana, actuel ministre de l’Unité nationale et de l’Engagement civique.

Chantal avait été évacuée vers le Burundi par le convoi de Terre des Hommes escorté par les commandos de marine de Marin Gillier le 3 juillet 1994. Sa mère Prisca et ses sœurs ont échappé au massacre.

« Un Juste, un compagnon de route »

« L’implication obstinée de Jean-Loup au service de l’histoire du génocide contre les Tutsi pendant les trois décennies qui ont suivi auront été précieux aussi bien aux rescapés qu’à de nombreux journalistes, dont je fis partie, par la suite » note Mehdi Ba, de Jeune Afrique. Son témoignage dans 7 jours à Kigali, le film réalisé en 2014 par Mehdi Ba et Jeremy Frey, est bouleversant.[1]

« Un Juste, un humaniste, un homme très droit, fidèle et chaleureux, un compagnon de route », dit encore Dafroza Gauthier.

Auteur: MANZI
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