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PERSONALITE : En Pologne, l’icône Jean-Paul II ébréchée par deux enquêtes journalistiques

La communauté catholique polonaise est secouée depuis quelques jours par deux enquêtes journalistiques sorties simultanément, selon lesquelles le futur pape Jean-Paul II aurait caché des crimes pédophiles commis par des prêtres. L’affaire a rapidement pris un tour politique. Par Martin Chabal

La plus haute statue du pape Jean-Paul II, à Czestochowa, dans le sud de la Pologne, le 13 avril 2013. Karol Józef Wojtyła est né près de Cracovie en Pologne en 1920, il est choisi en 1978 pour succéder au pape Jean-Paul Ier. JANEK SKARZYNSKI / AFP

Dans son pays natal, l’image de Jean-Paul II est aujourd’hui sérieusement écornée. La faute à deux enquêtes journalistiques sorties en moins d’une semaine. L’une, sur la chaîne de télévision privée TVN24 ; l’autre, dans un livre écrit par le journaliste néerlandais Ekke Overbeek – Maxima Culpa. Jean-Paul II savait. Basées sur des témoignages de victimes et des documents inédits, elles révèlent que le futur pape, alors archevêque de Cracovie, aurait contribué à dissimuler des crimes pédophiles commis par des prêtres, en les changeant de paroisses.

Certains en viennent désormais à remettre en question la sainteté de celui qui fut canonisé en 2014, trois ans seulement après sa béatification. Au sein de la communauté catholique, les réactions sont partagées. Il y a ceux qui appellent à faire toute la lumière sur ces accusations. C’est le cas de certains prêtres, derrière lesquels se rangent les catholiques libéraux. Comme la philosophe Anna Karon-Ostrowska, ancienne élève et amie de Jean-Paul II, interrogée dans l’enquête de TVN24, qui qualifie ces révélations de « terriblement douloureuses ». « Pour beaucoup, c’est un véritable choc », observe l’historien et théologien Stanisław Obirek, professeur à l’université de Varsovie.

Et pour cause : Jean-Paul II est une icône en Pologne. C’est encore plus vrai à Cracovie, qui l’a vu gravir un à un les échelons de la hiérarchie ecclésiastique, où des portraits à son effigie ornent les rues. Ici, les visiteurs se pressent pour marcher sur les traces de celui qui a dirigé l’Église catholique pendant plus de vingt-six ans, entre 1978 et 2005. Le choc est d’autant plus grand que le passé du pape défunt n’avait jusque-là fait l’objet d’aucune enquête. « Le premier à publier un livre proposant une analyse critique de l’ancien pape polonais est l’ancien dominicain Tadeusz Bartos en 2007 ! », relève Stanisław Obirek.

Croisade parlementaire

Mais il y a ceux aussi qui rejettent les accusations en bloc. « Les politiciens de droite, certains journalistes et la plupart des membres du clergé refusent catégoriquement d’admettre l’existence d’un tel système de dissimulation », constate le théologien. Leurs critiques se cristallisent autour des documents récoltés par les auteurs des enquêtes, dont les médias catholiques et les chercheurs associés à l’Institut de la mémoire nationale polonaise ont immédiatement mis en doute la crédibilité. Parce qu’ils proviennent des archives des services secrets communistes, qui à l’époque combattaient l’Église, ces documents sont par nature faux et orientés, affirment-ils.

L’Église polonaise – qui a refusé l’accès de ses archives aux journalistes – dénonce quant à elle une attaque médiatico-politique contre les traditions et les valeurs de la religion et de la nation polonaise. Ses propos ont rapidement trouvé un large écho à la Chambre basse du Parlement, dominée par le parti Droit et Justice (PiS). Qualifiant Jean-Paul II de « plus grand Polonais de l’histoire et le plus grand des pères de l’indépendance de la Pologne », le parti ultranationaliste et conservateur, au pouvoir depuis 2015, est parti en croisade pour « défendre la mémoire » de l’ancien pape.

Le Premier ministre Mateusz Morawiecki et son gouvernement vantent notamment l’attitude de Jean-Paul II contre l’Union soviétique et le régime satellite polonais. « Nous ne permettrons pas que soit détruite l’image d’un homme que tout le monde libre considère comme un pilier de la victoire sur l’empire du mal », a écrit le parti dans la résolution votée par le Parlement pour protéger l’image de Jean-Paul II. Portrait de l’ancien pape à la main, les députés du PiS ont voté comme un seul homme en faveur du texte. L’opposition, elle, n’a pu que s’abstenir. Voter contre, c’était risquer de passer pour pro-soviétique. Ce qui, dans ce contexte de guerre en Ukraine, où la Russie est le plus grand ennemi de la Pologne, revenait à se tirer une balle dans le pied.

Une stratégie électorale

« Le PiS se présente comme le seul parti politique capable de garantir l’identité catholique de la Pologne et de défendre l’héritage de Jean-Paul II dans son discours », confirme le théologien et historien Stanisław Obirek. Un discours qui fait mouche auprès d’un électorat encore très conservateur et traditionaliste. En Pologne, être catholique est principalement une position politique. C’est être opposé à l’avortement ou se battre contre une soi-disant « idéologie LGBT », par exemple. « La situation est similaire à celle de l’Iran et d’Israël, où les autorités religieuses savent comment utiliser la politique à leur profit… », analyse Stanisław Obirek. À quelques mois des élections législatives, le PiS entend donc bien capitaliser sur la mémoire de Jean-Paul II.

L’affaire a même fini par prendre un tour diplomatique. Car TVN24 est détenue par le groupe américain Warner Brothers Discovery. Le ministre des Affaires étrangères a « invité » l’ambassadeur des États-Unis, pourtant grand allié de la Pologne, afin de discuter de cette chaîne que le gouvernement accuse d’être impliquée dans ce qu’il appelle désormais une « guerre hybride visant à conduire à des divisions dans la société polonaise ».

Auteur: MANZI
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