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RD Congo : le témoignage rare d’un journaliste en zone occupée par les rebelles du .

Un massacre s’est déroulé à Kishishe fin novembre, qui aurait fait 141 morts, selon l’ONU. Un journaliste belge s’est rendu dans cette zone inaccessible, en pleins combats. Pour pouvoir se rendre sur le terrain, le journaliste belge a nécessairement dû apprendre la langue avec le M23, à la grande fureur de Kinshasa. Par Colette Braeckman

A gauche sur la photo, le colonel Julien Mahano Baratuje (du M23), en charge des opérations pendant les combats à Bambo et Kishishe, et le journaliste Marc Hoogsteyns au centre. - D.R.

Déclenchant la fureur de Kinshasa, le journaliste et cameraman Marc Hoogsteyns, originaire du Limbourg et qui vit à Kigali depuis un quart de siècle, s’est rendu dans la portion de territoire occupée par le mouvement rebelle M23 et plus particulièrement dans la localité de Kishishe, théâtre d’un massacre qui, selon les Nations unies, aurait fait 141 morts le 29 novembre dernier.

Pour gagner cette zone occupée par les rebelles, le journaliste est parti de Bunagana, en territoire ougandais et il a gagné une base militaire appelée « Kisangani » où campe le M23.

Il s’est ensuite rendu à Bwiza et à Kitchanga où il a trouvé quelque 200 à 300 civils, des Tutsis congolais pour la plupart. Ces derniers lui ont expliqué qu’ils se sentaient menacés par des miliciens hutus rôdant dans la région, ceux que Kigali appelle les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) descendants des réfugiés rwandais arrivés au Nord et au Sud Kivu au lendemain du génocide et restés dans l’Est du Congo.

Arrivé dans la localité de Kishishe, le journaliste a rencontré des combattants du M23 qui ont reconnu que les hostilités avaient commencé le 21 novembre dernier, mettant aux prises les rebelles tutsis et un groupe de combattants appartenant à différents groupes armés : les Hutus des FDLR, des miliciens congolais Nyatura et Mai Mai appartenant à plusieurs groupes ethniques locaux et coalisés contre les Tutsis.

Une zone inaccessible à la Monusco

Interrogés par le journaliste, les combattants du M23 ont reconnu qu’il y avait eu des victimes parmi les civils, que huit morts avaient été découverts après la bataille, vraisemblablement pris dans les échanges de tirs. Les rebelles insistaient sur deux points, se souvient Marc Hoogsteyns : le nombre total de victimes a été exagéré, ne dépassant pas les 20 personnes et il était difficile de distinguer des civils des combattants, ces derniers ne portant pas d’uniforme et se cachant dans les maisons.

Après les affrontements, de nombreux civils ont fui en direction de la Rwindi, dans le parc des Virunga, une zone où le M23 ne se trouve pas. D’après le journaliste, les civils lui ont expliqué qu’ils souhaitaient la paix mais que depuis longtemps, ils avaient des relations commerciales avec les Hutus FDLR incrustés dans la région et spécialisés dans le commerce du charbon de bois (Kigali ayant interdit de couper des arbres, une grande partie de ce charbon de bois est utilisé dans les villages du Rwanda et cette ressource alimente les groupes armés hostiles au pouvoir de Kigali…).

D’après le journaliste, même s’ils sont présents dans la région, les rebelles du M23 ne sont pas assez nombreux pour tout contrôler. Marc Hoogsteyns confirme aussi que si la Monusco est présente au Nord Kivu, les casques bleus sont cantonnés dans leur base près de la Rwindi et ne se sont pas rendus sur le terrain, à Kishishe, pas plus qu’ils n’ont parlé au M23 : « Les casques bleus sont originaires du Pakistan, du Paraguay et même du Kenya, que peuvent-ils comprendre à cette région ? Ils ont dû se contenter d’enregistrer les récits qui leur étaient livrés par les réfugiés, ces derniers étant largement hostiles aux rebelles pro-rwandais et favorables aux autres groupes armés. Les témoignages font état de 300 morts, ce qui me paraît excessif. »

« Ils ne vont pas se retirer »

Pour pouvoir se rendre sur le terrain, le journaliste belge a nécessairement dû apprendre la langue avec le M23, à la grande fureur de Kinshasa. Pour lui, « les combattants sont des Tutsis congolais. Ils étaient réfugiés en Ouganda depuis la fin des affrontements de 2013 et ils estiment que les promesses qui leur avaient été faites n’ont pas été respectées ». Ces derniers espéraient être réintégrés au sein des forces armées congolaises et des engagements pris par le président Tshisekedi après les élections ont été oubliés.

« Tenant solidement le terrain, il me paraît clair qu’ils ne vont pas se retirer », continue-t-il. « D’autant moins qu’ils ont été rejoints par d’autres groupes, dont des Tutsis congolais du Sud Kivu, des Banyamulenge qui se sentent également menacés par les groupes armés locaux hutus et les milices congolaises et qui sont revenus avec leurs fusils. Des Tutsis Bagogwe (vivant sur la frontière entre le Congo et le Rwanda) se trouvent également parmi eux ainsi que des Burundais. »

Le journaliste poursuit : « Ayant attaqué et conquis Rumangabo, une base de l’armée congolaise, les rebelles ne manquent pas d’armes et partout, ils ont dissimulé des caches de munitions. Ils vivent pauvrement, manquent de couvertures, mais sur le plan militaire, ils sont bien équipés. Ayant recruté parmi les jeunes Tutsis congolais qui avaient été démobilisés, ils n’ont pas besoin de l’appui rwandais, mais parmi les officiers du M23 se trouvent des hommes plus âgés, qui avaient participé aux deux guerres du Congo aux côtés des Rwandais.

Sultani Makenga, qui avait mené l’offensive de 2013 est à nouveau leur véritable chef. » La discipline des combattants, leur degré d’organisation réveillent les souvenirs du journaliste qui avait suivi l’offensive du Front patriotique rwandais en 1994 : « Sachant que les Hutus de la diaspora comme ceux qui étaient restés au Congo se sont réorganisés, ils veulent créer une zone tampon pour protéger le Rwanda… » L’histoire tournerait-elle donc en boucle, le « haut mal » du Rwanda contaminant toujours davantage l’Est du Congo ?

Même imparfait, un témoignage de terrain vaut mieux que le silence ou la propagande

Voici pourquoi « Le Soir » a décidé de publier le témoignage du journaliste Marc Hoogsteyns.

Si « Le Soir » a décidé de publier le témoignage de Marc Hoogsteyns, c’est par ce que ce vétéran de la région des Grands Lacs connaît parfaitement le terrain, mais surtout parce qu’à l’heure actuelle, il est le seul journaliste à avoir réussi à se rendre sur place, au départ du Rwanda où il réside et travaille et via le poste de Bunagana, sur la frontière ougandaise.


Pour pouvoir se rendre sur le terrain, le journaliste belge a nécessairement dû apprendre la langue avec le M23, à la grande fureur de Kinshasa. - AFP.

Son séjour en zone rebelle est évidemment illégal au vu de la loi congolaise, mais ce n’est pas la première fois que des journalistes prennent le risque d’être critiqués depuis la capitale par les autorités légitimes, se rendent sur le terrain et témoignent ensuite de ce qu’ils y ont vu, ou de ce qu’on leur a laissé voir.

Jusqu’à présent, qu’il s’agisse des journalistes d’agence (dont AP) ou de la presse écrite, nul représentant de la presse n’a encore pu se rendre à Kishishe, Rutshuru ou Tongo, zones occupées par les rebelles. On peut gager que les survivants que notre collègue a rencontrés sur place ne lui ont pas tout dit, pas plus que les rescapés interrogés par téléphone : tous les civils de la zone sont encore sous le coup de la terreur et ils craignent des représailles à l’encontre de leurs proches.

Il est certain aussi que la vérité se situe ailleurs que dans les versions officielles, qu’elles soient distillées sur place, relayées par Kigali ou publiées depuis Kinshasa.

Ce qui est sûr par contre, c’est que cette énième guerre qui enflamme le Kivu est l’une des conséquences lointaines du génocide au Rwanda, que de trop nombreux civils congolais en sont victimes, sanctionnés par le seul fait que les belligérants se dissimulent parmi eux et utilisent la population comme bouclier humain. Ce qui est évident aussi, et infiniment regrettable, c’est que le Rwanda a « délocalisé » sa guerre contre les extrémistes hutus, refusant de la mener sur son propre sol ou d’entamer un hypothétique dialogue, que Kinshasa tente d’utiliser les souffrances des Kivutiens à des fins électorales, que les observateurs de la Monusco évitent de descendre sur le terrain et que seule une enquête impartiale et exhaustive, par exemple à l’initiative de la Cour pénale internationale, pourrait clarifier la situation.

Mais qui donc, à part un simple journaliste indépendant, est encore prêt à prendre des risques pour aller écouter les belligérants et tenter de voir, en toute illégalité, ce qui se passe réellement au Nord Kivu

Auteur: MANZI
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