Gecko Beia devant le portrait du président Félix Tshisekedi, en mars 2023. Gecko Beia/Facebook
En cette nuit du 9 février 2026, Ngandu wa Ngandu Kennedy, alias « Anti-balles », chef de file de la Force du progrès de Ngaliema, à l’ouest de Kinshasa, réapparaît dans une vidéo. Libre et triomphant. Le 9 août 2024, avec une dizaine de ses complices, il a été pourtant condamné à la peine capitale en RDC par le Tribunal de grande instance de la Gombe pour « destruction méchante », « coups et blessures », « pillages », « tentative de meurtre » et « rébellion ». Il payait une expédition punitive de sa bande dans un immeuble de la Gombe.
Sur le chemin, les jeunes auraient aussi attaqué la résidence de Joseph Kabila à proximité, selon le témoignage de l’épouse de l’ancien chef de l’État, Olive Lembe. Mais, depuis, cette version a finalement été rejetée par la justice. En appel, une année et demie après leur première condamnation et leur incarcération, Ngandu wa Ngandu Kennedy et sa bande ont vu leur peine capitale être réduite à seulement deux ans de prison. « Anti-balles » et ses hommes sont donc désormais libres de retrouver leur quartier.
« Chasser des traîtres au sein du parti »
À Ngaliema, dans le district de Lukunga, Ngandu wa Ngandu Kennedy s’était construit une sorte de royaume. Sur la route de Matadi, il s’était installé frauduleusement dans une villa privée, qu’il avait transformée en quartier général. Une annexe lui servait de bureau, une autre de résidence. Dans la grande maison, des dizaines de membres de son mouvement résidaient, certains avec femme et enfants. On y trouvait même une pièce qui servait de cachot. « Il y retenait ses membres en cas d’indiscipline, voire des non-membres pour des infractions présumées », témoigne un habitant du quartier.
« Les autorités fermaient les yeux sur ses pratiques. C’est d’ailleurs le bourgmestre de Ngaliema qui l’avait installé dans cette parcelle. Malgré des jugements de la justice ordonnant son déguerpissement, rien ne changeait. Il nous narguait en disant qu’on ne reprendrait jamais notre maison », témoigne l’un des fils du propriétaire de la parcelle où s’était installé « Anti-balles ». Il a fallu l’incident de l’immeuble de la Gombe et l’arrestation pour que la famille spoliée recouvre ses droits et que le chef de la police de Kinshasa de l’époque, Blaise Kilimbalimba, en expulse les squatteurs.
La Force du progrès est reconnue comme une structure informelle de la Ligue des jeunes de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti présidentiel. Le mouvement tirerait son origine au début des années 2000, lorsque l’UDPS contestait la prolongation d’une année du gouvernement de transition. L’opposant Étienne Tshisekedi, père de l’actuel président, avait alors salué la « force du progrès » qui anime des jeunes de son parti ayant bravé les autorités. « Nous avons récupéré le terme. Nous étions des jeunes combattants, très engagés, courageux et déterminés », se souvient Gecko Beia.
« Nous sommes venus des parlements debout [rassemblements informels de l’UDPS] des communes de Lemba, Matete, Ndjili, Kalamu, Limete. Nous avions alors deux objectifs au départ : chasser des traîtres au sein du parti, puis reconquérir le pouvoir « , poursuit ce militant arrêté lors des manifestations anti-Kabila en 2017, puis libéré à l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir. Il est aujourd’hui, avec Mokato – alias « Seigneur de guerre » – et un certain « Seba », considéré comme un des « grands leaders » de la Force du progrès.
Les « Ba Ike » et les « Kuya-Kuya »
Les « Ba Ike », les membres de la Force du progrès, appartiennent essentiellement aux classes populaires. Ils agissent souvent en groupe dans les quartiers de Kinshasa et dans certaines villes du pays. Ils sont régulièrement accusés de constituer une milice du pouvoir. Dans leur déclaration du 19 mai, des leaders de l’opposition ont ainsi accusé le pouvoir d’entretenir une « milice privée et partisane en violation de l’article 190 de la Constitution ». Ils dénoncent aussi leur « infiltration progressive » dans les forces de l’ordre et dans l’armée.
Dix jours auparavant, c’est Leadership et gouvernance pour le développement (LGD), le parti de l’ancien Premier ministre Matata Ponyo, qui accusait des membres présumés de la Force du progrès d’avoir attaqué son siège à l’occasion de la célébration de son 4e anniversaire. Et ce n’est pas la première fois qu’un parti d’opposition se plaignait de la perturbation de ses activités par ces hydres. « C’est une force politiquement bien connectée qui intimide même la police. Dans certains coins, elle remplit aussi les fonctions de forces de l’ordre », explique Albert Malukisa.
« Ils peuvent arrêter, juger, voire imposer des amendes. Ils fonctionnent clairement comme des milices. En dehors de la politique, certains acteurs privés ont recours à eux pour intimider, comme c’a été le cas lors de l’incident de l’immeuble de la Gombe », décrit ce chercheur de l’Institut congolais Ebuteli. Des accusations souvent rejetées par les responsables de l’UDPS. « Ceux qui disent que la Force du progrès est une milice oublient qu’elle existait avant que l’UDPS n’accède au pouvoir. Étienne Tshisekedi avait créé une force positive qui tient la rue, décourage les antivaleurs », assure Amisi Makutano.
Celle-ci, ajoute le président de la Ligue des jeunes du parti présidentiel, « se met au-devant de la scène pour imprimer la volonté de la majorité d’instaurer la démocratie et l’État de droit en RDC. C’est une idéologie, un enseignement, une valeur au sein de l’UDPS ». S’il reconnaît quelques dérapages, il les attribue à des infiltrés « bérets rouges », ces anciens partisans de Joseph Kabila qui ont eu un mode opératoire presque similaire à celui de la Force du progrès, bien que leur influence fût moindre dans les rues de Kinshasa. Ces infiltrés, il les appelle les « Kuya-Kuya », les « parvenus » qui n’ont pas connu la lutte dans l’opposition.
La jungle des « bases » de la Force du progrès
Comme les « bérets rouges » avant elle, la Force du progrès est aussi devenue un exutoire pour des kulunas, ces jeunes délinquants qui sèment l’insécurité dans les grandes villes, et des repris de justice. Elle évolue sans coordination, avec plusieurs factions appelées « bases », évoluant indépendamment des autres dans un espace géographique délimité. La plus convoitée est celle de la 11e rue Limete, autour du siège de l’UDPS. Elle est contrôlée par Joël Mpaba Mukiri, alias « Moselu » qui se considère ainsi comme le président national de la Force du progrès.
« Anti-balles », ex-collaborateur de Gecko Beia, a tenté lui aussi de régner à Limete, mais a échoué et s’est déplacé vers l’ouest de Kinshasa. Une autre base très remuante est celle du quartier Kauka, au centre de la capitale, où règne « Mokato ». À l’est, un certain « Blondy Kisala » s’est autoproclamé président de la Force du progrès dans le district de la Tshangu. Entre ces bases, les affrontements sont fréquents pour des questions d’occupation des territoires. C’est actuellement le cas à Limete, au quartier Kingabwa.
« Nous ne sommes pas des voyous, encore moins des milices »
Aimé Kanza, Membre de la Force du progrès
Deux factions y rivalisent actuellement. Celle dirigée par Michel Kahusu Zonza, alias « Ballack », identifiable par son drapeau rouge, et celle de Michel de Moïse Kabongo Kadiata, dit « Eleva », qui arbore un étendard vert. Ce 30 avril, Jeune Afrique a assisté à la réunion hebdomadaire de cette dernière « base », sur la route des Poids lourds, au carrefour dit « Izam ». Alors que le soleil se couche, une centaine de personnes participent à une réunion où chacun est censément libre de donner son avis sur le fonctionnement du groupe.
L’événement démarre par l’hymne de l’UDPS. Puis un membre se plaint du manque d’opportunités d’emploi et propose que la base collecte des taxes quotidiennes auprès des marchands du quartier. Il est acclamé par la majorité de l’assistance mais est rapidement repris par Aimé Kanza Ndaya, secrétaire général qui préside la réunion. La prérogative des taxes appartient à l’État, souligne celui-ci. Il faut dire qu’Aimé Kanza – qui en profite pour assurer que la Force du progrès a endigué la criminalité des « Kuluna » dans les environs – est lui-même fonctionnaire. Il a été embauché au ministère des Mines.
Le président de la base, Lava, absent de la réunion, est lui aussi un agent de l’État, qui travaille désormais au service d’archives du ministère des Finances. D’autres anciens membres de la Force du progrès ont rejoint les rangs de l’armée, quand certains s’occupent de la sécurité personnelle des personnalités publiques. « Des anciens membres de la Force du progrès sont aujourd’hui dans la sécurité présidentielle, après avoir passé des formations. Ce qui veut dire que nous ne sommes pas des voyous, encore moins des milices. C’est juste de la diabolisation », justifie Aimé Kanza.
Tshisekedi et « Tshilejelu« , un tandem incertain
La grande majorité des membres est toutefois déscolarisée ou vit dans le chômage. « Il y a ceux qui ont adhéré par opportunisme, parmi lesquels des kulunas, des sportifs amateurs. Ils pensent qu’avec leur statut, ils peuvent devenir des intouchables et développer une économie informelle pour garantir leur survie. Ils monnayent leur protection », explique Albert Malukisa. Les membres de Force du progrès sont aussi très présents dans la gestion de parkings, filière qui échappe au contrôle de la ville de Kinshasa.
On les retrouve ainsi au sein de l’Association des chauffeurs du Congo, ou dans l’Association des chargeurs du Congo (Achaco). La gestion des parkings est l’une des activités qui permettent à ceux qui n’ont pas trouvé des opportunités de travail dans les institutions publiques de gagner un revenu. Des chauffeurs de taxis-motos motos se plaignent régulièrement des tracasseries de certains éléments de Force du progrès. Une situation d’anarchie que Gecko Beia, le patron officieux de la Force du progrès, peine à résoudre. Et notamment parce que son leadership a été mis à mal par le président Félix Tshisekedi lui-même.
En janvier 2023, le chef de l’État a reçu les membres de l’UDPS sous le chapiteau de la Cité de l’Union africaine et a publiquement sermonné Beia, coupable d’avoir contesté le patron du parti, Augustin Kabuya. Félix Tshisekedi a conseillé à Gecko Beia de quitter la Force du progrès et de laisser place aux plus jeunes. « Depuis, chacun a voulu devenir leader dans son coin, car on ne m’a pas laissé le temps d’organiser des élections », regrette l’intéressé, que l’on surnomme « Tshilejelu ». Poussé vers la sortie, celui-ci a créé « Vision Fatshi », une association dont le mode opératoire ressemble à celui de la Force du progrès.
Gecko Beia a confié à Jeune Afrique que Félix Tshisekedi a fini par lui demander de reprendre le flambeau de la Force du progrès pour remettre de l’ordre. Mais la mission étant officieuse, « Tshilejelu » fait face à une certaine résistance. « L’École du parti [une structure pédagogique et d’encadrement au sein de l’UDPS] devrait jouer un rôle majeur dans l’encadrement de la Force du progrès. Une fois au pouvoir, il fallait conscientiser les membres sur le comportement à adopter, qui devait être différent de quand on était dans l’opposition », observe-t-il.
La crise interne au sein de l’UDPS a aussi contribué à renforcer la fragmentation de la Force du progrès. Gecko Beia est très proche du questeur du Sénat et vieil ami de Félix Tshisekedi, Taupin Kabongo, ou encore du ministre Jacquemain Shabani. En revanche, il entretient des relations difficiles avec Augustin Kabuya, qui préfère s’appuyer sur la base de « Moselu » et se serait rapproché d’« Anti-balles ». Alors que la RDC est dans une zone de turbulences politiques et que se profile un potentiel changement de la constitution à l’approche des élections de 2028, quel rôle joueront les jeunes de la Force du progrès ?
Dans une vidéo devenue virale mi-mai, Blondy Kisala menace quiconque oserait manifester contre un changement de la Constitution à Tshangu, le district le plus populaire de Kinshasa, connu pour son penchant à l’opposition. « On a les moyens de venir vous cueillir jusque sous votre lit », lance-t-il. Le 15 mai, Kisala et sa bande se sont aussi illustrés en se rangeant du côté de la police pour disperser une marche pacifique contre l’insécurité, dans la commune de N’djili. « Le pouvoir accepte cette situation car elle sert ses intérêts. Les membres de la Force du progrès peuvent se battre entre eux, mais ils sont unis derrière Tshisekedi. Et, comme ils vivent dans la population, ils sont bien informés », conclut, inquiet, le chercheur Albert Malukisa.