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ARABIE SAOUDITE – KENYA : Mort à Crédit, le Terrible Sort des Travailleurs Kényans en Arabie .

Dans les pays du Golfe se joue un drame silencieux, celui d’Africains happés par l’illusion d’un avenir meilleur et qui se retrouvent dans un véritable enfer domestique. Mauvais traitements, absence de soins, blessures et assassinats, la liste des sévices est longue. « The Continent » a enquêté plus précisément sur les employés kényans piégés dans ce système

Lors des funérailles de Maximilla Muhadia, en septembre 2021. La famille accuse les employeurs de la jeune travailleuse domestique kényane en Arabie Saoudite d’avoir provoqué sa mort. Lors des funérailles de Maximilla Muhadia, en septembre 2021.

Mary Wanjiru se déplace en chaise roulante. Ce n’était pas le cas il y a un an encore, quand, pleine d’enthousiasme et d’optimisme, elle montait à Nairobi dans un avion pour Riyad.

Cette mère de trois enfants avait trouvé un poste d’employée de maison en Arabie saoudite, et c’était pour elle la promesse d’un avenir meilleur, un moyen de sortir sa famille de la misère. “J’étais heureuse à l’idée de pouvoir subvenir aux besoins des miens”, confie-t-elle.

La « kafala », une totale mise sous tutelle

Mais très vite, les choses ont mal tourné. Deux mois durant, elle n’a pas reçu de salaire, et devant ses demandes d’explications ses employeurs l’ont punie en lui confisquant son téléphone et en limitant strictement ses échanges avec sa famille restée au Kenya. Ils lui ont également pris son passeport et interdit de chercher un autre poste.

Et un jour, son patron l’a poussée du balcon de l’appartement, au deuxième étage. « Je suis tombée sur le dos, je ne pouvais pas me relever ni bouger mes jambes. » Touchée à la colonne vertébrale, elle allait perdre l’usage de ses jambes. Après un mois d’hospitalisation sur place, Mary Wanjiru a été renvoyée au Kenya, sans rien.

La Kényane avait été embauchée dans le cadre de la kafala, système qui, en Arabie saoudite, permet aux particuliers et aux entreprises de « parrainer » un travailleur étranger pour qu’il vienne travailler dans le pays [Cette disposition du droit musulman, initialement prévue dans le cadre d’une adoption, a fini par désigner le parrainage préalable à toute embauche des travailleurs étrangers dans les pays du golfe Arabo-Persique.]

La kafala, qui équivaut de fait à une mise sous tutelle de l’employé par l’employeur, passe par une véritable traite d’employés domestiques, organisée au vu et au su de tous, sur les réseaux sociaux.

Un système bien rodé

Ainsi sur Twitter existe-t-il plusieurs comptes utilisés de facto comme des plateformes commerciales pour organiser la vente et le transfert de travailleurs domestiques de toutes nationalités, kényans notamment. Certaines publications vont jusqu’à inclure la photo de l’employé et des renseignements personnels, et à préciser le salaire et le coût du transfert. Ces comptes agissent comme des intermédiaires et perçoivent une commission. Tous les posts sont en arabe et stipulent que les négociations doivent se faire par message privé.

« Une commission de 500 riyals [133 euros] est due par chacune des deux parties, vendeur et acheteur ; transfert direct vendeur. Agences et intermédiaires s’abstenir. Contact par message privé », peut-on lire en « bio » de l’un de ces comptes.

Si ces méthodes commencent à être connues au Kenya, un marché de l’emploi sinistré et la promesse de perspectives mirobolantes poussent nombre de jeunes Kényans à chercher du travail à l’étranger.

Selon la Banque mondiale, le nombre de chômeurs, en hausse constante ces dernières années, est passé de 2,8 % en 2016 à 5,7 % en 2021. Entre chômage et flambée du coût de la vie, de jeunes femmes partent travailler au service de familles saoudiennes, parfois sans se douter des dangers qui les guettent.

Environ 400 000 travailleurs migrants originaires du Kenya se trouvent actuellement dans les pays du Golfe, estime le ministère du Travail [kényan], dont 210 000 en Arabie saoudite. Ce pays se classe d’ailleurs troisième pour les envois d’argent vers le Kenya, après les États-Unis et le Royaume-Uni, selon la Banque centrale kényane. Rien qu’en 2021, quelque 185 millions de dollars ont été envoyés du royaume saoudien vers le pays d’Afrique de l’Est.

L’indispensable manne des transferts d’argent

Des sommes colossales qui n’incitent guère les autorités kenyanes à dénoncer les abus auprès de leurs homologues saoudiennes, constate Mark Bichachi, spécialiste en stratégie de communication et analyse politique.

Pis, dernièrement, alors qu’éclatait un nouveau scandale de mauvais traitements infligés à une employée de maison kényane, l’ambassade du Kenya à Riyad remerciait le gouvernement saoudien pour les possibilités offertes à ses ressortissants. « C’est une manne immense pour notre économie, et pour les envois d’argent de notre diaspora », a même déclaré le secrétaire principal du ministère des Affaires étrangères, Macharia Kamau.

Kamau est allé jusqu’à minimiser le problème et à en faire porter la responsabilité au tempérament des Kényanes, en affirmant que travailler en Arabie saoudite exigeait de la docilité, qualité dont manqueraient visiblement les employées de maison de son pays :

« Nos compatriotes ne sont pas toujours prêts à cette obéissance, or dans des pays comme l’Arabie saoudite le travail de maison est régi par d’antiques traditions. »

Lors d’une déclaration récente à des élus, Macharia Kamau les a invités à aborder la question avec prudence, de façon à ne pas faire perdre au Kenya ce riche filon qui fournit du travail à des centaines de milliers de ses ressortissants à travers tout le Moyen-Orient, en particulier au Qatar, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite. « Les morts et les mauvais traitements sont un problème que nous n’avons plus avec les autres, mais qui demeure avec l’Arabie saoudite. »

Embarras politiques

L’ambassade d’Arabie saoudite à Nairobi s’est refusée à tout commentaire. Il y a quelques semaines, après qu’un nouveau cas de sévices contre une employée de maison kényane a été signalé dans le pays, elle a publié un communiqué niant ces allégations. Le problème y était abordé pour la première fois : « L’ambassade réaffirme l’attachement sans faille du royaume à la défense des droits des résidents qui vivent sur son territoire multinational, et rappelle que la loi saoudienne punit sévèrement toutes les pratiques contraires à la dignité humaine, quelles que soient les personnes qui en sont victimes. »

Le ministère du Travail kényan se dit désormais favorable à une interdiction temporaire de l’envoi d’employés de maison et de travailleurs peu qualifiés en Arabie saoudite : « Étant donné la multiplication des cas de mauvais traitements à l’encontre de travailleurs migrants kényans, ayant parfois abouti à la mort de ces derniers, et le discrédit qu’une telle situation jette sur notre ministère ainsi que sur notre gouvernement dans son ensemble, nous estimons qu’il s’agit pour l’instant de la meilleure solution. »

Ce même ministère avait auparavant déclaré qu’il créerait deux foyers en Arabie saoudite, où les travailleurs migrants kényans pourraient être en lieu sûr. Il a par ailleurs souligné qu’il entretenait de bonnes relations bilatérales avec le royaume et qu’il examinait les accords bilatéraux existants, destinés à protéger les travailleurs.

Les autorités philippines ont pris des mesures analogues en 2021 : elles ont suspendu le déploiement de travailleurs vers l’Arabie saoudite. Ce moratoire a été levé ce mois-ci, les deux gouvernements ayant eu des pourparlers bilatéraux sur la manière d’améliorer le sort des Philippins travaillant en Arabie saoudite.

Barbarie domestique et impunité

Pour Faith Murunga, se rendre en Arabie saoudite pour y travailler comme domestique était un mal nécessaire. Elle avait vu des témoignages de Kényanes maltraitées dans le royaume mais il lui fallait un emploi pour subvenir aux besoins de ses 6 enfants. Murunga raconte que les mauvais traitements ont commencé dès le deuxième jour. Elle était censée travailler dans trois différents domiciles de la famille élargie de son employeur. Quand elle a évoqué cet accroc au contrat auprès de son patron, il l’a battue, a alourdi sa charge de travail et s’est mis à la priver de nourriture :

« Au plus léger malentendu, la femme me dénonçait à son mari pour qu’il me batte. »

Ces corrections sont devenues régulières, mais Murunga a décidé de ne penser qu’à la paie, si importante pour elle. Et puis elle est tombée malade. Son employeur lui a fait prendre des antalgiques et lui a ordonné de retourner travailler. Elle a alors organisé son évasion pour le soir même. Elle a trouvé refuge dans un commissariat de police, mais les agents ont appelé son employeur pour qu’il vienne la chercher. « Ils l’ont invité à me reconduire au bureau de placement pour que nous y réglions le litige. » Une fois à la maison, Murunga est allée dans sa chambre. Elle était en train de faire ses bagages quand son employeur est entré, l’a plaquée contre un mur et l’a rouée de coups. Ensuite de quoi il l’a traînée dans la cuisine et lui a ordonné de faire à manger. Elle explique qu’elle se tenait dans la cuisine, en état de choc, quand la femme de son patron est entrée et lui a demandé pourquoi elle restait à ne rien faire. « Elle a appelé son mari qui est arrivé en criant, a attrapé la bouilloire qui était sur le feu et m’a jeté de l’eau bouillante dessus », poursuit Faith. Il lui en est resté de larges cicatrices de brûlures à une main, qui témoignent de ce qu’elle a subi en Arabie saoudite.

Mary Wanjiru et Faith Murunga ont survécu à leur calvaire, mais bien d’autres Kényanes qui partent travailler en Arabie saoudite n’auront pas cette chance. Selon le ministère des Affaires étrangères [kényan], 89 Kényans sont morts en Arabie saoudite au cours des deux dernières années. Officiellement [selon les autorités saoudiennes], la plupart des décès sont dus à des suicides, à des arrêts cardiaques ou à des causes naturelles. Même le ministère des Affaires étrangères kényan a du mal à croire à cette version officielle. Le ministre a fait valoir devant une commission parlementaire qu’il n’était “pas possible que ces jeunes gens meurent tous de crise cardiaque”.

Des autopsies réalisées au Kenya font apparaître que des actes de torture et autres atteintes aux droits de l’homme ont eu lieu. Des familles de victimes ont refusé les certificats de décès des autorités saoudiennes où la cause de la mort était censée être un suicide. C’est notamment le cas de la famille de Carolyne Aluoch, 23 ans, dont le corps nu a été découvert dans une salle de bains d’hôpital. Les autorités saoudiennes affirment que la jeune fille s’est suicidée, mais pour son frère Stephen cela ne paraît pas vraisemblable. « Elle m’avait appelé avant cela, elle m’avait dit qu’elle était maltraitée », commente-t-il.

The Continent s’est entretenu avec des familles ayant des expériences similaires : des mauvais traitements, suivis d’une disparition, puis des affirmations selon lesquelles leur proche était mort de n’importe quoi, sauf assassiné. Dans l’un des cas, une autopsie menée au Kenya a trouvé des traces de strangulation, sans doute provoquées par une corde, les yeux de la femme étant sortis de leurs orbites. Son corps présentait de multiples marques de brûlures et elle était manifestement dénutrie.

D’après les informations de The Continent, aucun Saoudien n’a été poursuivi pour de quelconques crimes liés à ces morts.

Auteur: MANZI
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