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SENEGAL : Akon City, un chantier pharaonique dans les limbes

La première tranche de la ville futuriste portée par le chanteur Akon devait être livrée fin 2023. Mais à ce jour, pas un seul coup de pioche n’a été donné. Premier volet de notre enquête. Par Marième Soumaré et Mehdi Ba

Akon City : scandale ou rêve démesuré ?

Officialisé en 2018, le projet Akon City avait suscité un fort enthousiasme au Sénégal, où il a bénéficié du soutien initial des autorités et notamment du chef de l’État, Macky Sall.

Un terrain est acquis, d’ambitieux plans 3D établis. Le début des travaux est annoncé pour 2021. Mais en novembre 2022, le chanteur est rappelé à l’ordre par ses partenaires gouvernementaux. Car entre-temps, rien n’a bougé.

Sur le bord de la piste cahoteuse, là où la latérite cède la place à une terre métissée de cailloux et parsemée de trous, un modeste cube blanc de 1 mètre de hauteur se dresse au milieu des herbes sèches, surplombé par un château d’eau qui constitue la seule construction visible dans ce coin de savane austère de la Petite-Côte sénégalaise.

Depuis longtemps déjà, la plaque gravée qui ornait l’un de ses flancs et précisait son identité a disparu – volée ou détériorée. Sous une photo tirée d’une modélisation en 3D représentant des buildings à la forme atypique qui semblent onduler sous le vent étaient inscrits ces quelques mots : « Pose de la première pierre de Akon City, effectuée le lundi 31 août 2020 par Monsieur Alioune Sarr, ministre du Tourisme et des Transports aériens, et Monsieur Alioune Badara Thiam AKON. »


Posée sur le cube blanc, seule une pierre épaisse à la forme irrégulière est restée sagement à sa place pour symboliser l’événement.

Cent mètres plus loin, la piste entourée d’arbustes épars, parmi lesquels déambulent une dizaine de chèvres, débouche sur une parcelle de terre rectangulaire où toute forme de végétation a été rasée. Un matin de mars 2023, délaissant les fourrés alentour, où un semblant de végétation continue pourtant de pousser, trois ânes s’obstinent à glaner leur maigre pitance sur le sol aride.

Un Dubaï sahélien mâtiné de Wakanda

Ce terrain de football XXL où rien ne pousse, et surtout pas le béton, est officiellement le chantier d’un projet d’urbanisme présenté comme futuriste : Akon City, une ville qui était censée, à l’horizon 2023, transformer le village de Mbodiène, à quelque 90 km au sud de Dakar, en un Dubaï sahélien mâtiné de Wakanda. Depuis trois années déjà, la simulation en vidéo de cette cité futuriste 100 % africaine a provoqué l’intérêt – parfois même la fascination – des autorités sénégalaises, de plusieurs partenaires économiques ou financiers à travers le monde et des médias internationaux.


Le terrain attribué par l’État sénégalais au projet d’Akon est aujourd’hui désert. © Sylvain Cherkaoui pour JA.

Mais depuis l’inauguration de ce chantier présumé pharaonique, à force de ne rien voir sortir de terre, le vent a commencé à tourner. Sur les réseaux sociaux, saillies ironiques et parfois assassines se succèdent en boucle, venant des quatre coins du monde, à mesure que le temps passe. « Que devient Akon City ? » La ville rêvée par l’artiste serait-elle en réalité « une escroquerie », « une magouille », « une supercherie » ?

Il faut dire que le promoteur du projet, qui lui a donné son nom, n’est pas n’importe qui. Né de parents sénégalais, Alioune Badara Thiam a vu le jour aux États-Unis, à Saint-Louis (Missouri), en avril 1973, avant de retourner vivre dans le pays d’origine de ses parents. « J’ai été ce petit garçon qui jouait au football pieds nus dans le sable de son village, loin de la civilisation », raconte le chanteur à Jeune Afrique au cours d’une longue interview en visioconférence depuis Atlanta. À l’âge de 7 ans, lorsqu’il retourne s’installer pour de bon aux États-Unis, il découvre, émerveillé, un monde moderne qu’il ne pensait « jamais voir ailleurs qu’à la télévision ». « J’ai toujours voulu ça pour mon pays », confie-t-il.

C’est dans son pays natal qu’il accédera à la notoriété, au début des années 2000, avec des tubes entre pop et R’n’B qui caracoleront en tête des charts, comme Smack That ou Locked Up. Mais l’interprète de I Just Had Sex n’oublie pas pour autant ce rêve d’enfant qui fut le sien : « Créer quelque chose pour que l’Afrique se développe par elle-même. »


Maquette en 3D d’Akon City : 6 milliards de dollars pour construire la ville touristique

Électrification de l’Afrique à l’énergie solaire

Au milieu des années 2010, l’artiste mondialement connu, devenu parallèlement producteur et homme d’affaires aux États-Unis, fait parler de lui dans un tout autre domaine. À la fois entrepreneur et philanthrope, Akon entend désormais faire profiter le continent de sa notoriété, de son carnet d’adresses et de sa force de frappe financière. « J’ai mis ma carrière musicale entre parenthèses pour contribuer à reconstruire l’Afrique », dit-il simplement. En 2014, il lance ainsi, avec deux associés sénégalais et malien, Thione Niang et Samba Bathily, le projet Akon Lighting Africa, qui prévoit d’apporter l’électricité à 600 millions d’Africains dans quarante pays grâce à l’énergie solaire.

Puis, au début de 2018, Akon annonce en fanfare une double ambition. D’une part, l’introduction prochaine sur le marché d’une crypto-monnaie, l’Akoin, censée permettre aux Africains de gagner une souveraineté monétaire pleine et entière. D’autre part, la construction d’une ambitieuse ville nouvelle au Sénégal, qui serait à la fois « intelligente », « écoresponsable » et alimentée par l’énergie solaire, où santé, éducation, culture, loisirs et emploi figureraient au sommet des priorités.

« J’envisage Akon City comme l’incarnation d’une nouvelle Afrique portée par la jeunesse, s’enthousiasme l’artiste. Une Afrique qui se surprend elle-même à disposer d’une ville dont l’architecture, à elle seule, est inédite. Où les gens se disent : ‘Waouh ! Mais cela est impossible en Afrique ! On ne voit ça qu’à Dubaï ou au Moyen-Orient.’ Si une ville comme celle-ci était bâtie en Arabie saoudite, personne ne s’en étonnerait. Or c’est également possible en Afrique, c’est cela que j’espère démontrer. Akon City est un jalon, une expérience où ce nouvel état d’esprit prendra racine. »


Akon (au centre) et Alioune Sarr (à dr.), alors ministre sénégalais du Tourisme, lors de la pose de la première pierre d’Akon City, à Mbodiène, le 30 août 2020. © FACEBOOK AKON

Selon son promoteur, Akon City attirera à terme des dizaines de milliers de résidents, des entreprises et des touristes, nombreux dans cette zone balnéaire qu’est la Petite-Côte. Le buzz est lancé.

AU-DELÀ DE SON STATUT D’ARTISTE, C’EST AKON, L’INVESTISSEUR QUI A FOI EN L’AFRIQUE, QUI EST REÇU », ALIOUNE SARR, ANCIEN MINISTRE DU TOURISME

Macky Sall est séduit

Deux ans plus tard, en janvier 2020, Akon est reçu à Dakar par Alioune Sarr, alors ministre du Tourisme et des Transports aériens. Le président Macky Sall, séduit par le projet, donne instruction aux services de l’État de le faciliter autant que possible. Deux baux sont alors signés entre le musicien et la Société d’aménagement et de promotion des côtes et zones touristiques du Sénégal (Sapco), une entité dépendante du ministère du Tourisme.https://fr.rwanda-podium.org/ecrire...


Akon, Thione Niang et Samba Bathily inaugurant à Bamako, le 13 janvier 2017, une usine d’assemblage de lampadaire solaires. © ADS GROUP

Les terres convoitées par Akon, confiées à la Sapco en 2009 par décret présidentiel, font partie d’un terrain plus vaste de 500 hectares qui s’inscrit dans un plan national de mise en valeur de la Petite-Côte. Dès 2014, 385 habitants du village de Mbodiène avaient ainsi été expropriés et indemnisés.  À l’époque, un accord est passé entre l’équipe municipale et la Sapco. « Nous nous étions mis d’accord sur une liste de propositions : l’espace entre la lagune et l’océan devrait demeurer intact et les populations recevraient des formations en hôtellerie afin de pouvoir travailler dans les structures touristiques qui seraient mises en place. Nous avions même évoqué la construction sur place d’une école de tourisme », se souvient un conseiller de l’ancien maire de Mbodiène, Magueye Ndao.

AKON CITY A ÉTÉ BÉNIE PAR LE PRÉSIDENT MACKY SALL », ME ALIOU SOW, ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DE LA SAPCO

Lorsqu’il présente une première ébauche d’Akon City aux autorités sénégalaises, l’artiste est d’abord appuyé par le président Macky Sall. « Cette ville nouvelle se présentait comme un projet structurant, qui devait être une rampe de développement pour le Sénégal », résume un conseiller présidentiel. « Akon City a été bénie par le président de la République », confirme Me Aliou Sow, directeur général de la Sapco de 2018 à 2021 et à ce titre signataire des deux baux qui seront conclus avec l’artiste. Aliou Sow n’en éprouve pas moins un certain scepticisme. « Nous ne disposions alors d’aucun dossier technique ni financier détaillé mais seulement d’un clip vidéo de 4 minutes. Au moment de la pose de la première pierre quinze mois plus tard, j’ai donc fait savoir que cela me semblait prématuré », précise-t-il.

Baptême du chantier

Le 31 août 2020, alors que les mesures de restriction liées à la pandémie de Covid-19 sont en grande partie levées au Sénégal, Akon est en effet de retour au pays. Accompagné par l’architecte libanais Hussein Bakri, du cabinet BAD Consult, basé à Dubaï, il participe, à Mbodiène, à la cérémonie officielle marquant le baptême du chantier d’Akon City.

Le ministre Alioune Sarr a lui aussi fait le déplacement pour l’occasion. Dans la foulée, une conférence de presse se tient à Dakar à l’hôtel Radisson-Blu. « Quand je suis aux États-Unis, je rencontre beaucoup d’Africains-Américains qui ne comprennent pas vraiment leur culture, explique alors le chanteur. J’ai donc voulu construire une ville pour leur donner la motivation de renouer avec leurs origines. »

L’architecte Hussein Bakri lui a été recommandé par un promoteur sénégalais, Diène Marcel Diagne, engagé, lui, sur le projet d’une luxueuse cité résidentielle dans la ville nouvelle de Diamniadio. « Akon avait manifesté son intérêt pour le pôle de divertissement de Diamniadio Lake City et nous lui avions donné du crédit, eu égard à son statut d’artiste et d’entrepreneur. Nous l’avions même reçu en compagnie de notre architecte à notre bureau de Dubaï pour lui montrer le projet en détail, mais nous n’avions pas jugé pertinent de donner suite à sa proposition », indique à JA Diène Marcel Diagne.

Mais le promoteur assure aujourd’hui que ce sont les plans de sa propre ville qu’Alioune Badara Thiam aurait utilisés lors du lancement d’Akon City. « Lorsque nous avons constaté que son projet était illustré par les images de notre maquette, nous sommes tombés des nues », explique Diène Marcel Diagne, qui dit avoir finalement renoncé à porter plainte en dépit des recommandations de ses avocats. « Il s’agissait d’un simple malentendu, répond sobrement Akon. Lorsque j’ai annoncé le projet Akon City, les gens ont supposé qu’il s’agissait du sien puisque j’avais déjà contribué à la promotion de Diamniadio Lake City. Et cela a suscité une certaine confusion. »

Panafricanisme

L’impulsion semble donnée. Les travaux sont censés débuter au début de 2021. Aux termes de l’accord signé avec la Sapco en janvier 2020, la livraison de la première tranche d’Akon City est annoncée pour la fin de 2023 et la finalisation de la ville pour 2029. « Akon a obtenu deux baux. L’un pour un terrain de 50 hectares et l’autre pour un terrain attenant de 5 hectares », nous précise Me Aliou Sow, l’ancien directeur général de la Sapco.


Akon assure à l’époque qu’un important fonds d’investissement américain, KE International, est rapidement parvenu à lever 4 milliards de dollars sur les 6 milliards nécessaires au financement du projet. Pour simuler le rêve urbain de la star américano-sénégalaise, un clip en 3D a entre-temps été réalisé par BAD Consult et massivement diffusé sur YouTube. On s’y promène entre des buildings aux formes incurvées, comme s’ils étaient faits de guimauve ; on y survole des espaces verts et une marina digne d’une île pour milliardaires nichée dans les Caraïbes ; on y roule sur des routes parfaitement bitumées, bordées de cocotiers… Autour de la partie continentale de la ville et des trois îles qui la jouxtent, un vaste plan d’eau vient compléter le tableau, comme si la lagune de Mbodiène et l’océan Atlantique avaient fusionné en un immense lac.

[Chronique] « Akon City » au Sénégal, l’écologie akonlogique

Les promoteurs de la ville « futuriste », découpée en quartiers thématiques ayant le culte du panafricanisme comme dénominateur commun, annoncent la longue liste des réalisations à venir : un hôpital ultramoderne de 200 lits, un studio de tournage pour le cinéma, un district consacré à la tech, un « village africain », un centre commercial, des immeubles de bureaux et d’habitations, des restaurants…

À Dakar, si Akon City SARL a bien été créée pour servir de relais à l’entreprise, aucune équipe n’a encore été recrutée pour superviser le chantier, qui s’annonce pourtant titanesque. Un homme seul semble chargé du projet, cité par nombre de nos interlocuteurs : Mbacké Dioum, présenté comme « l’aide de camp », le « bras droit » ou encore le « gestionnaire » d’Akon au Sénégal. Mais ce producteur de musique réputé, qui a longtemps vécu aux États-Unis, demeure insaisissable quand il s’agit d’évoquer Akon City. À deux reprises, il déclinera nos demandes d’entretien.

Dans les médias nationaux et internationaux, la ville futuriste retourne un temps à l’oubli. Mais en novembre 2022, le chanteur est rappelé à l’ordre par ses partenaires gouvernementaux. Le quotidien sénégalais Libération révèle en effet que la Sapco lui a adressé une mise en demeure : à un an de l’échéance de 2023, le chantier d’Akon City n’a pas avancé d’un iota, ce qui pourrait aboutir à une résiliation unilatérale de leur accord par les autorités sénégalaises.

Le rêve d’Akon se retrouve brutalement menacé. Une réaction rapide s’impose.

Auteur: MANZI
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