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AFRIQUE : Pourquoi le Kiswahili n’Est-Il pas Devenu la Langue Unificatrice de l’Afrique .

Le 7 juillet 2022 a revêtu une importance particulière pour l’Afrique, qui célébrait la première Journée mondiale de la langue kiswahili (ou swahili). Des citoyens au Kenya, en Tanzanie, au Zanzibar, en Afrique du Sud et dans le monde ont célébré cette journée dans les rues, en organisant des festivités, et sur Internet, en utilisant les hashtags #KiswahiliDay2022 et #KiswahiliDay. Par Njeri Wangari

C’était la première journée officielle en l’honneur de cette langue depuis que l’UNESCO avait déclaré le 7 juillet Journée mondiale de la langue kiswahili en novembre 2021.

Marches de célébrations

La Commission de l’Afrique de l’Est pour le Kiswahili (KAKAMA), une organisation intergouvernementale en charge de promouvoir et de coordonner le développement de cette langue, s’est vu offrir l’opportunité d’organiser pour la première fois la célébration de la journée partout en Afrique de l’Est. La Commission a accueilli en son siège un événement qui a intéressé de nombreux membres des États partenaires de la communauté d’Afrique de l’Est.

Les citoyens kényans ont défilé dans les rues de la capitale Nairobi, menés par Najib Balala, le Secrétaire du Cabinet du Tourisme et de la Faune et le chef du Comité directeur national de la Journée mondiale de la langue kiswahili 2022.

En Ouganda, le cabinet ministériel a approuvé une motion visant à adopter le kiswahili comme langue officielle, une décision faisant suite à l’adoption d’une résolution en février de l’année dernière, lors du 21e sommet des chefs d’Etat de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC), dans laquelle il avait été décidé que l’anglais, le français et le kiswahili seraient désormais considérés comme langues officielles de la communauté. Le cabinet ougandais a également recommandé que soit rendu obligatoire l’enseignement du kiswahili dans les écoles primaires et secondaires.

L’EAC est une organisation intergouvernementale régionale composée de sept États partenaires : la République démocratique du Congo, la République du Burundi, le Kenya, le Rwanda, le Soudan du Sud, l’Ouganda et la République-Unie de Tanzanie. Son siège est situé à Arusha, en Tanzanie. Le kiswahili est une langue officielle dans l’ensemble des six États partenaires de l’Ouganda.

En Tanzanie, le gouvernement a annoncé qu’il prévoyait la construction d’une Université kiswahili et a réservé 40 hectares de la région côtière de Bagamoyo pour la mise en œuvre de ce projet.

Sur Internet, une vidéo dans laquelle Julius Sello Malema, le leader de l’opposition en Afrique du Sud, souligne l’importance que revêt l’enseignement et l’apprentissage du kiswahili en tant que langue internationale et encourage les Africains à adopter cette dernière comme lingua franca de l’Afrique a suscité des réactions mitigées de la part d’internautes aux quatre coins du continent et a relancé le débat en cours parmi les linguistes et les défenseurs de la culture : le kiswahili peut-il être la langue principale de l’Afrique ?

Le kiswahili : l’une des 10 langues les plus parlées au monde

Considéré comme l’une des dix langues les plus parlées au monde et comptabilisant plus de 200 millions de locuteurs, le kiswahili est la première langue africaine à recevoir de tels honneurs. Depuis son adoption en tant que langue principale en Afrique de l’Est, ses locuteurs se sont dispersés dans plus de 14 pays, dont la Zambie, la République démocratique du Congo, le Malawi, le Soudan du Sud, le Mozambique, le Yémen, Oman, la Somalie et les Comores. Le kiswahili est enseigné dans plus de 100 institutions aux Etats-Unis seulement et on le retrouve également en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Canada, en Pologne, au Mexique, en Russie, au Japon, en Chine, en Inde et en Australie, pour ne citer que ces pays.

En 2020, l’Afrique du Sud est devenue le premier pays de la région sud-africaine à offrir la possibilité aux élèves de prendre le kiswahili comme matière en option à l’école. En février 2022, l’Université Addis Abeba en Éthiopie a annoncé qu’elle commencerait à enseigner la langue kiswahili.

Néanmoins, bien que le kiswahili soit devenu la première langue africaine a être officiellement reconnue, des fantômes de son passé mouvementé subsistent encore.

La langue de la violence en Ouganda

La décision du cabinet ougandais d’adopter le kiswahili comme langue officielle et sa recommandation de rendre son enseignement obligatoire dans les écoles primaires et secondaires a suscité des réactions défavorables de la part des Ougandais, qui ont une histoire compliquée avec cette langue. D’une certaine manière, elle représente le passé tumultueux du pays ainsi que l’oppression dont souffre la population de nos jours. Durant le règne d’Idi Amin, de 1971 à 1979, elle était devenue la langue officielle des forces armées.

Le kiswahili avait fini par être considéré comme la langue de la violence, étant officiellement associée à l’armée et parlé par les soldats. Il s’était encore davantage effondré après la chute du dictateur Amin et ce n’est pas avant la relance de la Communauté d’Afrique de l’Est à la fin des années 90 et la mise en œuvre d’une nouvelle politique linguistique par le Mouvement de résistance nationale que la langue a pu regagner (en partie) une certaine importance au sein de la société ougandaise.

Depuis la proclamation du kiswahili comme langue officielle de la Communauté d’Afrique de l’Est, le débat qui entoure son utilisation et sa place dans la société ougandaise s’est ravivé. Cependant, sur le plan économique, l’Ouganda a besoin du kiswahili et cet état de fait associé à la multiplication des contacts culturels en Afrique de l’Est par le biais de la musique, de la migration et de la bonne volonté politique laissent penser qu’il serait bénéfique de ne plus opposer de résistance à cette langue.

Néanmoins, il est encore trop tôt pour dire si l’impulsion nationale à l’adoption du kiswahili, concrétisée par l’enseignement de la langue rendu obligatoire dans les écoles, changera la perception des Ougandais et les aidera à se réconcilier avec leur passé tourmenté.

Une menace pour les autres langues africaines

L’adoption généralisée du kiswahili partout en Afrique a été considérée par certains linguistes et défenseurs des langues africaines comme une menace pour les autres langues du pays. La Tanzanie, par exemple, applique une politique linguistique discriminatoire qui impose l’utilisation du kiswahili dans les zones rurales, où la connaissance de cette langue est faible, voire inexistante.

Cette priorisation, réalisée aux dépens des langues locales, empêche les élèves de bien comprendre leurs cours et, par conséquent, produit un effet négatif sur les communautés dont la première langue n’est pas le kiswahili.

Un tel risque existe parce que les efforts réalisés pour promouvoir le kiswahili ne vont pas de pair avec des tentatives de promotion d’autres langues.

De toutes les langues parlées en Afrique subsaharienne, le kiswahili est celle dont la présence en ligne est sans conteste la plus grande. Bien que les efforts accomplis pour développer les technologies du langage dans cette langue aient été relativement lents, la situation est en train d’évoluer.

Ce mois-ci, Meta a publié un rapport de recherche qui détaille comment ils prévoient de se pencher sur 55 langues marginalisées en Afrique afin d’améliorer la précision avec laquelle les algorithmes des intelligences artificielles les traduisent sur leurs plateformes de réseaux sociaux.

Abantu AI, une entreprise kényane, a mis sur pied une technologie de Deep learning ou apprentissage profond pour le traitement automatique des langues naturelles (TALN) qui traduit depuis des langues mondialement parlées vers des langues indigènes africaines.

À l’heure actuelle, le modèle de deep learning traduit depuis la plupart des langues internationales vers le kiswahili et une autre langue kényane, le kikuyu. La startup, qui travaille désormais à la traduction vers d’autres langues indigènes africaines, commencera a offrir ses services à d’autres pays d’Afrique d’ici la fin de l’année.

De plus, Nanjala Nyabola, chercheuse kényane, analyste politique et directrice de Global Voices Advox, a permis à des personnes parlant le kiswahili de revendiquer et de défendre leurs droits numériques. En collaboration avec une équipe d’experts en kiswahili, ils ont traduit vers les langues africaines les plus parlées des termes clés concernant les droits numériques et technologiques et ont ainsi produit un lexique de 52 entrées qu’il est possible de télécharger gratuitement.

Pourquoi le kiswahili n’est-il pas la langue principale de l’Afrique ?

En dépit des engagements extérieurs des pays mentionnés ci-dessus envers le kiswahili, des obstacles empêchent la généralisation de cette langue.

Par exemple, les divergences géopolitiques, telles que l’alignement des pays d’Afrique du Nord avec le Moyen-Orient plutôt qu’avec le reste du continent, pourraient nuire à l’établissement du kiswahili comme langue unificatrice.

L’influence étrangère pourrait également entraver l’« acceptation » du kiswahili. En effet, actuellement, l’Afrique dépend fortement du soutien financier de la Chine. En échange de son aide, cette dernière introduit le mandarin dans la plupart des pays africains, dont le Kenya. Dans certaines zones, cette démarche pourrait amener les Africains à parler plus couramment le mandarin que leurs langues maternelles.

En 2018, Julius Sello Malema, le leader de l’opposition en Afrique du Sud, a poussé les Africains à accepter que le kiswahili devienne la lingua franca du continent et a déclaré que les gouvernements africains ayant adopté le mandarin au détriment des langues africaines avaient de « mauvaises priorités ».

Auteur: MANZI
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