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RDC : « Au début, Félix Tshisekedi a proposé au M23 d’intégrer les FARDC »

Alors que les rebelles du M23 sont de nouveau accusés d’avoir commis des massacres dans le Nord-Kivu et qu’ils ne se sont toujours pas retirés des zones sous leur contrôle, le dirigeant de l’aile politique du mouvement, Bertrand Bisimwa, se défend et accuse Kinshasa de ne pas avoir tenu ses engagements. J.A.

Bertrand Bisimwa, qui dirige l’aile politique du M23, s’adresse à des journalistes devant le quartier général du groupe rebelle à Bunagana, Nord-Kivu, RDC, le 26 avril 2013. © Junior D.Kannah/AFP

Le bilan est encore une fois très lourd. Selon le rapport d’enquête publié dans la soirée du 7 décembre par la Monusco, 131 personnes ont été tuées dans des massacres perpétrés à la fin du mois de novembre dans deux villages du territoire de Rutshuru, dans le Nord-Kivu. Et selon la mission de l’ONU, il ne fait aucun doute que les coupables sont à chercher dans les rangs du M23. Une conviction partagée par Kinshasa, qui a annoncé qu’une enquête serait menée et a saisi la Cour pénale internationale (CPI).

La flambée de violence dans l’Est et la reprise des affrontements entre les forces armées congolaises et le M23, que le président Félix Tshisekedi accuse le Rwanda de soutenir, a considérablement tendu les relations entre les deux pays. Depuis que les rebelles sont repassés à l’offensive, ils ont pris le contrôle de pans entiers du Nord-Kivu, sans que la perspective du déploiement de la force régionale de l’East African Community (EAC) ne paraisse avoir d’effet dissuasif.

Pourquoi le M23 a-t-il repris les armes ? Que cherche-t-il ? Qu’a-t-il tenté de négocier avec Kinshasa ? Bertrand Bisimwa, qui est à la tête de l’aile politique du M23, quand Sultani Makenga en dirige la branche armée, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Pourquoi votre mouvement, qui avait été dissous en 2013, est-il repassé à l’offensive ?

Bertrand Bisimwa : Il ne faut pas tout confondre. Nous avons mis fin à la rébellion mais n’avons pas dissous le M23. À l’époque, les accords de paix mentionnaient d’ailleurs la possibilité de le transformer en une organisation de droit congolais, type parti politique. De ce fait, et puisque notre mouvement n’a jamais disparu et qu’il a continué d’exister, sa résurgence ne doit pas être comprise comme une renaissance. Le M23 n’était pas mort.

Est-il vrai, ainsi que l’affirment Kinshasa et un rapport non publié du groupe d’experts de l’ONU, que le Rwanda vous apporte son appui militaire ?

Votre question n’est fondée ni sur des faits ni sur une quelconque déclaration officielle et je ne comprends pas sa pertinence, à moins d’imaginer que vous cherchiez à alimenter la polémique. Je n’ai donc pas de réponse à vous apporter.

Quelles sont aujourd’hui vos revendications ?

Nous n’avons qu’une seule revendication : la résolution des causes profondes des conflits dans l’Est telles que reconnues par tous les accords de paix conclus ces dernières années, que l’on parle de l’accord du 23 mars 2009, de l’accord-cadre d’Addis-Abeba [signé en 2013], des déclarations de Nairobi et ou de l’entente trouvée plus récemment, en 2021, à Kinshasa.

Après l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, vos équipes ont séjourné pendant plusieurs mois à Kinshasa pour trouver une issue aux problèmes du M23. Pourquoi les discussions n’ont-elles pas abouti ?

À Kinshasa, nous avons proposé une reddition sans conditions. C’est le chef de l’État qui nous a proposé l’intégration de nos combattants au sein des FARDC [forces armées congolaises] pour constituer des unités spéciales qui seraient placées sous son contrôle direct pour stabiliser l’Est. Pour nous, cela équivalait à un ordre direct de Félix Tshisekedi.

Pendant douze mois, nous nous sommes penchés sur la question avec les équipes de la présidence. Nos conclusions ont été communiquées au ministre de l’Intérieur de l’époque, Gilbert Kankonde, qui les a transmises au chef de l’État pour que les fonds nécessaires soient mis à disposition et le programme lancé. Et voilà que deux semaines plus tard, les FARDC ont attaqué nos positions. Cela a été le point de départ de la guerre actuelle.

C’est cela l’accord qui, selon vous, aurait été signé en 2021 avec Kinshasa ?

Oui et il a notamment été décidé de la participation du M23, aux côtés des forces gouvernementales, à l’effort de sécurisation et de pacification de l’Est. Nous devions mettre à disposition tous nos militaires et constituer une force de dissuasion.

Celle-ci aurait eu une capacité de projection immédiate et aurait été composée de deux bataillons issus du M23 et de deux autres comprenant des éléments aguerris des FARDC, qu’ils aient appartenu autrefois au MLC [Mouvement de libération du Congo] de Jean-Pierre Bemba ou servi à l’époque du général Faustin Munene [chef d’état-major sous la présidence de Joseph Kabila]. Et puis les cadres politiques du M23 devaient contribuer à l’implantation de la vision du chef de l’État afin de conquérir électoralement l’Est.

Votre mouvement est accusé par le gouvernement congolais d’avoir commis des massacres à grande échelle, les 29 et 30 novembre, dans deux villages du Nord-Kivu, Kishishe et Bambo. Près de 300 personnes auraient été tuées, selon Kinshasa. La Monusco dresse un bilan moins élevé mais évoque tout de même plus de 130 victimes. Que répondez-vous ?

Le gouvernement congolais se base sur les rapports que lui transmettent ses alliés FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda] et les milices maï-maï, qu’il utilise pour nous faire la guerre par procuration. Ce sont des combattants qui se rendent au front en tenue civile et, lorsqu’ils tombent, leurs collègues les font passer pour des civils. Mais de qui se moque-t-on ? Du peuple congolais et de la communauté internationale, qui y croit ? À Kishishe, il y a eu 8 civils tués à cause de balles perdues.

Quand allez-vous vous retirer des localités dont vous avez pris le contrôle, ainsi que cela a été décidé lors du sommet de Luanda, le 23 novembre dernier ?

Depuis le 25 novembre, nous avons demandé à rencontrer le facilitateur et le médiateur pour en savoir un peu plus : nous étions les premiers concernés, mais n’avons été ni invités ni représentés ! Nous espérons que cette fois-ci nous aurons un interlocuteur avec qui discuter et planifier la suite.

Pourquoi alors avoir annoncé le début de votre retrait, le 6 décembre ?

Parce que nous avions l’impression que les FARDC et leurs alliés se servaient du communiqué de Luanda comme prétexte pour consolider leurs alliances, poursuivre la guerre et justifier les massacres ciblant une partie des Congolais à cause de leur faciès. Nous voulions envoyer un signal fort pour que tout ceci s’arrête.

À quelle échéance vous engagez-vous à vous retirer ?

Les questions relatives à l’« opérationnalisation » de ces étapes seront discutées entre le M23, la force régionale [de l’East African Community, EAC] et le mécanisme de vérification ad hoc.

Des contacts ont-ils été noués avec les équipes du facilitateur Uhuru Kenyatta pour qu’une rencontre soit organisée ?

Nous n’avons pour l’instant, et en dépit de nos efforts, aucun contact officiel avec le facilitateur, ni avec le médiateur [l’Angolais Joao Lourenço].

Pourquoi ne pas avoir poursuivi votre avancée entamée fin octobre et pris la ville de Goma ? Vous n’étiez qu’à une quinzaine de kilomètres…

Nous n’avons jamais décidé d’avancer sur le front militaire. Nous nous défendions contre les attaques portées contre nous par les FARDC et leurs alliés. Et si nous avons pris le contrôle de certaines localités, c’était pour faire taire les canons à longue portée qui causaient la mort et la désolation parmi les populations civiles.

Auteur: MANZI
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