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RWANDA - FRANCE : Ces crimes qui se révèlent encore – Analyse

« On croyait que les soldats blancs étaient des sauveurs... », témoigne une Rwandaise, « protégée », comme d’autres, des génocidaires de 1994, par des violeurs... Quels secrets l’horreur cache-t-elle encore ? Par Slah Grichi, AA

En cette même période de 1994, les forces résistantes du Front patriotique rwandais (FPR) qui avaient repris les armes au lendemain du début des massacres contre les Tutsi et les Hutu modérés (7 avril 1994), enregistraient des avancées et des victoires contre les forces armées et les milices du pouvoir hutu et limitaient, par là-même et un tant soit peu, l’ampleur de l’extermination généralisée et systématique de la population tutsi qui avait fait, jusque-là, soit en en 45 jours, près de 500 000 morts, face à une étonnante inertie internationale.

- Paris anesthésie le monde...

Des soldats étrangers, dont les Français formateurs porteurs de l’uniforme rwandais et ceux de l’opération Noroît, supposés assurer l’évacuation par étapes des coopérants, étaient pourtant présents bien avant l’enchaînement des massacres à dimension ethnique et pouvaient en constater les signes précurseurs. Des tueries cycliques, commises essentiellement par des milices pro-gouvernementales, étaient, en effet, signalées en octobre 1990, entraînant le durcissement de la rébellion des Tutsis exilés, soutenus par des Hutus, opposés au régime totalitaire et sanguinaire de Habyarimana, puis en janvier-février 1991, mars 1992 et février 1993, embrasant la situation en une véritable guerre civile.

Cela n’empêchait pas Paris et François Mitterrand de continuer à soutenir le pouvoir hutu, politiquement, en armement et en entraînement de ses troupes. Le président français recevait même en grande pompe à l’Élysée, son homologue rwandais et sa délégation qui comptait, entre autres, Jean Bosco Barayagwiza, le chef du CDR (Coalition de défense du Rwanda) qui renie jusqu’à la nationalité aux Tutsi et qui sera le grand responsable du génocide à venir.

Un tel ralliement a ajouté, à l’échelle internationale, à la confusion inhérente à toute guerre civile, où peuvent se mélanger les « dommages collatéraux », entre victimes d’un dessein d’épuration ethnique et celles d’un combat pour recouvrer un droit et pour défendre sa vie. Aussi des crimes étaient-ils également imputés aux deux parties et le Front patriotique rwandais -qui a sûrement dû en commettre, ne serait-ce qu’en représailles- perçu autant coupable que les forces armées et les milices pro-Habiyarimana.

La médiation de pays africains et de leaders comme Nelson Mandela, aboutiront aux accords d’Arusha (Tanzanie), conclus le 4 août 1993. Des accords au goût amer pour les Hutu extrémistes, poussés à accepter la présence tutsi dans un gouvernement transitoire, le retour des déplacés, l’intégration des forces du FPR...bref, le droit des Tutsi à retrouver leur complète citoyenneté... Des Casques bleus superviseront le cessez-le-feu et veilleront à la transition.

Ainsi, huit mois après, les forces internationales étaient présentes quand, au lendemain du crash de l’avion qui a coûté la vie le 6 avril, à Habiyarimana et au président du Burundi, la modérée Première ministre Agathe Uwilingiyimana était assassinée avec d’autres responsables et dix Casques bleus belges, dans le but de dynamiter les accords de paix d’Arusha et « justifier » le début de ce qui allait être le plus grand génocide de l’histoire de l’Afrique. Là aussi, il était impossible que ces forces, tout comme les « entraîneurs » militaires français, restés malgré le départ du contingent de l’opération Noroît, ne se soient pas rendu compte de l’embrasement qui se préparait, des milices hutus qui se composaient et qu’on armait, des partis extrémistes qui montaient au créneau, de la Radio libre de Kigali qui appelait ouvertement à l’extermination des Tutsi... « Cela ne pouvait échapper à un aveugle, ni à un sourd-muet », dira un diplomate africain, présent, à l’époque, à Kigali.

Pire, après la mort de ses dix soldats, la Belgique rappelait son contingent de la MINUAR et l’ONU, au lieu de renforcer ses troupes, les réduisait au dixième (250 contre 2500), dès le 21 avril, soit deux semaines après le début des tueries, qu’elle ne prenait pas encore pour un génocide, mais davantage pour une reprise de la guerre civile.

- L’ONU se réveille...

Du 6 avril au soir et jusqu’au 22 juin, l’inertie de l’ONU et le désintéressement international du drame des Tutsi et des Hutu modérés rwandais ont donné libre cours à la folie génocidaire hutu. Des dizaines de milliers de civils, hommes et femmes, enfants et vieillards tombaient par balles, par machettes, lapidés, écartelés...sans que personne ne s’y opposât, sauf les forces du FPR, qui ne pouvait repousser partout l’armée gouvernementale, ses milices et les simples citoyens, montés à bloc par une fureur aveugle et poussés à la haine, se transformant de voisins paisibles en violeurs, pilleurs et tueurs.

La France dont la présence et l’influence sont les plus importantes dans le pays, laissait faire. Le rapport de la Commission d’historiens, dirigée par Vincent Leclerc, dénoncera dans son rapport du 21 mars 2021, « la responsabilité accablante de Paris dans le génocide, tout comme son aveuglement à soutenir un pouvoir raciste, corrompu et violent ». Fin 2016, un autre rapport, mené par la Commission nationale pour la lutte contre le génocide, établissait déjà la culpabilité de 22 officiers français, dont le général Jacques Lanxade, comme auteurs et complices dans le drame.

Quoi qu’il en soit, face aux informations, de plus en plus précises, relatives aux massacres et à leur dimension, que rapportaient médias, diplomates et envoyés spéciaux, l’ONU a fini par s’ébrouer et Boutros Boutros-Ghali, son Secrétaire général, finalement conscient de la gravité de la situation, prononçait son fameux discours où il préconisait une intervention internationale conséquente et immédiate au Rwanda. C’est ainsi que le Conseil de Sécurité mandatait, le 22 juin, la France à mettre sur place une force d’interposition entre les belligérants et à stopper, par tous les moyens possibles, les carnages, donnant naissance à l’opération « Turquoise ».

- La France...malgré son passif

La résolution a suscité une grande controverse autant à New-York que dans l’Hexagone, en ce sens que personne n’ignorait le ralliement du gouvernement français au régime hutu qui était en place et son opposition au FPR dont, plusieurs fois, il avait militairement empêché les avancées. Mais ce choix s’explique par plusieurs facteurs dont les plus importants étaient la disposition de Paris à assumer cette tâche et l’urgence de l’intervention.

En effet, disposant de troupes et de matériel conséquent dans la région, les forces françaises pouvaient se déployer immédiatement au Rwanda, un terrain qu’elles maîtrisaient à la perfection et où, de surcroît, elles ne risquaient pas d’être prises à partie par l’armée rwandaise et ses alliés, vu les solides liens entre Paris et Kigali. A cause de ces liens, justement, le texte de la résolution n’a pas manqué de préciser que « la mission des soldats consistait à protéger les civils, à arrêter les tueries par tous les moyens possibles, sans se ranger d’un côté ou de l’autre ». Le doute et les appréhensions du Conseil de Sécurité étaient clairs, bien que l’ampleur des antérieurs dépassements et délits de l’armée française au Rwanda ne fût pas encore établie.

Malgré ce « manque de confiance » manifeste qui, en d’autres circonstances, aurait logiquement suscité contestation française, voire même refus de la mission, l’opération « Turquoise » fut vite mise sur pied. C’est que Paris avait d’autres objectifs que la couverture onusienne lui permettait d’atteindre, sans soulever la colère du monde. L’amour propre n’existe pas en politique...ou si peu.

- Des femmes racontent l’horreur...

Plusieurs témoignages établiront plus tard la preuve que les soldats français avaient reçu des ordres tout à fait à l’opposé de ce que stipulait la résolution de l’ONU. Nous en relevons celui de l’officier Guillaume Ancel qui affirme : « Je suis parti, le 29 juin, avec pour mission de préparer un raid sur Kigali (NDLR : les forces du FPR avançaient sur la capitale)... Un raid c’est pour remettre au pouvoir un gouvernement qu’on soutient...L’ordre était extrêmement offensif. Le 31 juin, le jour prévu de l’attaque, un contre-ordre de dernière minute est arrivé... ». L’évolution des événements montrait déjà que la résistance tutsi et des Hutu opposés au génocide renversait partout la vapeur et rien ne semblait pouvoir l’arrêter. En tout cas, ce témoignage est accablant quant aux desseins réels de Mitterrand et de son cabinet, dont l’intention n’a pas été de stopper le génocide, à travers l’opération « Turquoise », mais de remettre au pouvoir les génocidaires, quitte à faire davantage de victimes.

Condamnable ? Sûrement, mais le « jugement » devient sans appel quand, en plus de laisser mourir ceux qu’on est supposé protéger, on les asservit et on les viole, parce qu’ils ne peuvent pas dire « Non ». C’est ce que les soldats français ont fait, souillant leur propre honneur et celui de l’armée qu’ils représentent.

« Le silence des mots », un documentaire récemment projeté sur ARTE, relate comment les sauveurs étaient, en fait, les bourreaux, comment l’horreur a dépassé toutes les limites...comment le « turquoise » était, en réalité, noir-nuit, sans lune.

Prisca, Marie Jeanne et Concessa avaient entre 17 et 22 ans en 1994. Elles avaient réussi à échapper aux massacres et à rejoindre, en juin, qui le camp des réfugiés de Nyarushishi qui celui de Murambi, contrôlés par l’armée française. Deux d’entre elles avaient chacune un bébé d’un an. Toutes qui croyaient avoir atteint le Havre du salut, racontent comment elles ont vite déchanté, en subissant l’inqualifiable.
« On pensait naïvement que les soldats blancs étaient des sauveurs et qu’ils apportaient forcément la paix », dit l’une d’elles qui continue en décrivant comment, pendant la journée, les soldats identifiaient les tentes de celles sur lesquelles ils jetaient leur dévolu, pour que le soir venu, elles soient sorties de leurs tentes par des silhouettes silencieuses et armées entraînées dans des buissons, violées en réunion et photographiées nues. « Cela se recommençait toutes les nuits. Je me sentais très mal physiquement, salie dans mes tréfonds et pour morte dans ma tête, parce que je ne pouvais pas me soustraire à eux », dit l’une d’elles.

L’autre réfugiée du camp de Nyarushishi déclare, les yeux dans le vague, comme dans une évocation-catharsis : « Leurs désirs étaient des ordres auxquels on devait obtempérer... J’ai subi tous les sévices. Un soir, après avoir abusé de moi, ils m’ont laissée inconsciente dans la nature loin du camp, avec mon bébé à côté de moi. Je ne pouvais plus bouger et ce sont des bénévoles de la Croix Rouge qui, trois jours plus tard, nous ont trouvés et soignés. Je me demande encore comment nous avons survécu... ».

Plus poignant encore est le cas de cette Claudine, rapporté par l’une des trois témoignesses : « Très belle, elle était l’attitrée des soldats français. Donnant l’apparence, la journée, de supporter leurs multiples assauts nocturnes, elle était une morte-vivante. C’est ce qu’en disaient les vieilles réfugiées... ». Ses violeurs réalisaient-ils qu’ils avaient à jamais brisé quelque chose de vital en elle, comme en toutes leurs autres victimes ? Etaient-ils conscients qu’en assouvissant bestialement leurs instincts, ils cassaient un ressort déterminant et hypothéquaient le futur social de toute la communauté qu’ils étaient chargés de protéger ? Sûrement pas, puisque dans le camp de Murambi où il y avait des salles en bâti, ils avaient pris le soin de répartir les réfugiés en tranche d’âge. C’était plus commode, la nuit tombée... Nul besoin de relater d’autres exemples de ces horreurs indignes et écœurantes... Surtout venant de soldats mandatés par le monde.

Ces faits et d’autres, réfutés par l’armée, sont depuis 2004 puis 2012, devant les tribunaux français. L’instruction traîne, malgré la solidité des témoignages et des présomptions de culpabilité. Or, seul des verdicts justes atténueraient la douleur de Prisca, Marie Jeanne, Concessa et, à travers elles, de toutes les victimes de « Turquoise ».

Boubacar Boris Diop n’a-t-il pas écrit dans son « Livre des ossements » la fameuse phrase « ce qui s’est passé au Rwanda, que ça vous plaise ou non, est un moment de l’histoire de France » ?

Auteur: MANZI
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